Ils travaillent auprès des élèves, des patients ou des personnes détenues. Et adorent leur métier. « Ce qui m’a tout de suite plu, c’est la dimension indispensable de notre rôle. À l’école, nous sommes là pour offrir un espace d’accueil et d’écoute inconditionnel, et nous sommes les seuls à pouvoir recevoir un enfant dans notre bureau sans accord des parents. Et puis, bien sûr, il y a l’ensemble des problématiques que l’on peut rencontrer, qui font la richesse du métier en milieu scolaire », raconte Elisabeth Sampaio.
Infériorité numérique
Assistante sociale dans un collège de l’académie de Limoges depuis 2016, la professionnelle aimerait dire qu’elle a les moyens de répondre à toutes ces problématiques. « Mais nous sommes complètement invisibilisées, principalement parce que nous sommes le plus petit corps professionnel, noyé au milieu d’autres acteurs dont les priorités ne sont pas sociales », analyse-t-elle.
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Le plus petit corps, et de loin. En 2025, les assistantes sociales en milieu scolaire étaient près de 3 000 en France, sur un ministère qui compte 1,2 million d’agents… et 12 millions d’élèves. « Forcément, on ne pèse pas grand-chose. On se retrouve souvent comme la dernière roue du carrosse lorsque des orientations politiques sont prises », abonde Brice Castel, secrétaire général du SNUASFP-FSU.
En mars 2024, une mobilisation inédite avait réuni près de la moitié des assistants sociaux scolaires à Paris. Le déclencheur ? Le discours de politique générale prononcé par le Premier ministre de l’époque et ancien ministre de l’Education nationale Gabriel Attal. « Il avait annoncé un certain nombre de priorités à l’égard de la jeunesse, citant infirmières, médecins scolaires, psychologues… mais pas les assistants sociaux », se souvient Brice Castel. Si le syndicaliste reconnait que les choses évoluent – très lentement –, l’actualité récente à Sanary-sur-Mer (Var), ou, en février, une professeure a reçu plusieurs coups de couteaux d’un élève, a une fois de plus prouvé l’invisibilisation du service social. « Même lorsqu’il s’agit du cœur de nos missions, à savoir la protection de l’enfance, les assistants sociaux sont relégués au second plan dans les discours », regrette Brice Castel.
Le constat dépasse le milieu scolaire. Embauchés par le ministère de la Justice ou de la Santé, les assistants sociaux en prison et à l’hôpital partagent l’impression de devoir continuellement se battre pour défendre leur place. « Ne serait-ce qu’à Lyon où, à l’échelle des hospices civils (HCL), Nous sommes moins de 100 pour 5 000 professionnels, essentiellement des soignants », note Hélène Benkhelifa, assistante sociale à l’hôpital des Charpennes. Autrement dit, une goutte d’eau pour l’institution.
Parler le même langage
Conséquence de cette infériorité numérique, d’après Elisabeth Sampaio, « la difficulté à parler le même langage ». « Quand les enseignants vont être très axés sur les compétences scolaires de l’élève, nous allons nous intéresser à l’adolescent, son environnement familial et social, tout ce qui peut justement avoir un impact sur l’apprentissage », poursuit-elle.
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Assistante sociale en prison, Cecile (1) vit elle aussi ce « choc des cultures » professionnel. « Nous sommes entourés de personnes formées à l’École nationale de l’administration pénitentiaire (Enap), tandis que nous sortons d’écoles de travail social. Nos directions elles-mêmes ne viennent jamais du social. Elles méconnaissent donc complètement notre identité professionnelle autant que le contenu de notre formation et nos obligations déontologiques », explique-t-elle. Bien que ses objectifs ne « diffèrent pas radicalement » de ceux de ses collègues, Cecile précise : « La mission principale de l’administration pénitentiaire, c’est de prévenir la récidive, quand la mienne est de permettre aux personnes de sortir dans des conditions dignes et de se réinsérer. In fine, cela produira le même effet, mais mon vecteur et mon analyse ne porteront pas sur des aspects criminologiques, contrairement aux conseillers pénitentiaires et de probation, par exemple. »
Depuis plusieurs années, Hélène Benkhelifa milite de son côté pour former les internes. « C’est compliqué car les connaissances médicales priment évidemment sur le fait d’être formé aux notions d’accompagnement social, mais il nous semble primordial qu’ils soient sensibilisés. » Aujourd’hui en poste dans un service de gériatrie ou son rôle est incontesté, elle a connu des expériences moins positives, « notamment en chirurgie ou en orthopédie ». « En maternité ou en gériatrie, les médecins sont davantage sensibles aux notions de vulnérabilité et de protection de l’enfance, donc on parvient à travailler ensemble. Mais de manière générale, nos pratiques sociales sont aujourd’hui heurtées par les orientations budgétaires qui veulent faire de l’hôpital public une institution rentable », déplore la professionnelle.
Temporalité
Autre problématique, la question de la temporalité de l’accompagnement social revient sans cesse dans la bouche des assistants sociaux interrogés. « Et je le comprends bien, assure Dominique Soupart, directrice du groupement hospitalier nord des HCL. La présence des assistants sociaux est essentielle du fait de leur grande capacité d’écoute. Ils nous aident à prendre en compte la personne dans sa globalité, ce qui est indispensable, y compris pour construire le projet de santé du patient. Mais le temps du social n’est pas celui du médical, et avec l’évolution [à la baisse, ndlr] des durées de séjour et le virage ambulatoire, c’est un métier qui se sent un peu tiraillé. »
Peu écoutés, peu visibles
« Ce regard global est l’essence de notre métier, confirme Carine Peronnet. Mon travail consiste à évaluer l’environnement de la personne de façon extrêmement large. Pour cela, je travaille beaucoup avec les aidants, les partenaires de soin, les services sociaux de secteur, les collectivités locales. » Depuis quatre ans, elle occupe un poste unique au sein de l’hôpital Lyon-Sud, créé sur mesure pour assurer le relais ville-hôpital. « Une façon de retrouver du sens après beaucoup d’épuisement », souffle-t-elle.
Peu nombreux, les assistants sociaux seraient donc peu écoutés et peu visibles. À moins que cela ne soit l’inverse ? « Si notre rôle et nos missions étaient davantage connus et reconnus, nos administrations consacreraient peut-être une plus grande partie du budget à des créations de poste, martèle Cecile*, rattachée à un service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP). Le SPIP est lui-même géré par la direction de l’administration pénitentiaire, située à Paris, et dont c’est le rôle de fixer les organigrammes de référence avec les postes à pourvoir dans les établissements. Or aujourd’hui, d’après leur référentiel, il doit y avoir une assistante sociale pour 500 détenus. On ne peut pas parler de travail social dans ces conditions. » Selon la professionnelle, une solution existe : « Tout comme les assistants sociaux se déplacent à l’Enap pour s’adapter au milieu pénitentiaire, il serait intéressant que la Direction des services pénitentiaires vienne dans les écoles de travail social pour s’acclimater à notre culture. »
Missions dévoyées
Faute de moyens – et donc de temps –, les travailleurs sociaux se retrouvent souvent cantonnés à des tâches administratives. « Cela rejoint le constat de l’invisibilité des missions de l’assistant social, dont on ne sait pas vraiment sur quel champ il est qualifié pour intervenir », relate Cecile. Résultat, « la direction nous demande d’assurer des missions d’ordre purement administratif, c’est-à-dire refaire des cartes d’identité, ouvrir des droits santé, remplir des dossiers retraite… » Quand, dans l’idéal, la professionnelle rêverait de pouvoir aborder certains sujets, « comme la parentalité ». « Pas besoin de faire trois ans de formation pour remplir un formulaire !, s’exclame à son tour Jenny Tablon, après dix années dans l’Education nationale en Guyane. Nos modèles de travail sont ceux du temps long, de la confiance et du recueil de la parole, pas de l’urgence. On ne peut jamais sortir d’un entretien en disant que c’est réglé. »
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Seulement voilà, avec un assistant social pour près de 2 000 élèves dans le secondaire, et quasiment aucun pour les 6 millions d’écoliers, les professionnels opèrent dans trois à cinq établissements en moyenne. Avec des disparités territoriales parfois marquées. « En Guyane, on peut se retrouver affecté à un établissement à Cayenne, en centre-ville, et intervenir également en commune isolée à 500 km », détaille Celia Bajol, assistante de service social en milieu scolaire depuis 2014. Alors, les professionnelles développent des stratégies. « Je donne mon numéro de portable aux familles et leur dis de ne plus passer par l’accueil, puisque la plupart du temps, je ne suis pas dans l’enceinte du collège », narre Jenny Tablon. « Comment, dans ce contexte, exercer pleinement nos missions de prévention en matière de protection de l’enfance, de décrochage scolaire, de participation au bien-être de l’élève et du climat scolaire ? Nous sommes nombreux à avoir laissé tomber les actions collectives alors que c’est un outil incroyable », regrette Annie Buttard, assistante sociale auprès des élèves depuis 32 ans. Sans compter « le nombre d’équipes à intégrer, et tout le travail de pédagogie sur nos missions », considère Elisabeth Sampaio. « La moitié de notre temps de travail consiste à créer du lien avec les autres professionnels pour se coordonner et expliquer ce que l’on fait, confirme Brice Castel. Si on était physiquement présents à temps plein dans chaque établissement, on lèverait déjà un certain nombre d’incompréhensions. » Si celles-ci sont nombreuses chez les professionnels des autres corps, les assistants sociaux souffrent aussi d’une méconnaissance de leur rôle de la part des publics concernés.
Craintes tenaces
Directeur d’une école élémentaire à Tours, Frédéric Wessal remarque encore beaucoup de craintes chez les familles. « Elles pensent souvent que lorsqu’on fait appel à une assistante sociale, c’est parce qu’on va placer l’enfant ou qu’on est une famille à problèmes. » Ces a priori peuvent conduire à une prise en charge tardive, voire à des signalements, au lieu d’un accompagnement social. « C’est pour cela qu’il faut que les rôles soient connus et identifiés par les professionnels et les familles. Que ces dernières puissent se saisir directement de cette ressource qui existe dans le quartier ou à l’école », estime le chef d’établissement.
« Honnêtement, c’est une éducation quotidienne à notre métier. Dans chaque réunion d’équipe, on rappelle notre rôle, nos missions, pourquoi on est là et pourquoi on va intervenir. Même pour des équipes avec lesquelles je travaille depuis longtemps », complète Hélène Benkhelifa, de l’hôpital des Charpennes.
Accompagnement global mais spécialisé
Pour autant, tous partagent cette conviction qu’il faut continuer à travailler au sein d’institutions dont le cœur de métier n’est pas le social.
« Ce qui peut sembler paradoxal, c’est que ces professionnels sont toujours dans une forme de combat pour faire reconnaître leur identité dans ces institutions, et en même temps c’est ce qui les construit. Être assistant social scolaire n’est pas la même chose que d’exercer à l’hôpital ou en prison : et c’est bien cette culture et cette spécialisation qu’ils revendiquent », analyse Didier Dubasque, ancien président de l’Association nationale des assistants de service social (Anas), actuellement codirecteur de la collection « Politiques & Interventions Sociales » aux presses de l’EHESP. Lequel rappelle d’ailleurs qu’historiquement, ce sont les assistants sociaux eux-mêmes qui ont créé leur service à l’intérieur des grandes institutions de la sécurité sociale. « Tous ont un parcours historique différent, mais toujours né de la volonté de femmes qui ont voulu développer des services sociaux, du care et de l’accompagnement », raconte l’ancien cadre d’action sociale.
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« L’hôpital est un environnement où je trouve les situations vraiment intéressantes car on intervient sur un temps très particulier, celui d’une fragilité autre que la vulnérabilité sociale. Le public, très varié, nous oblige à nous adapter et à travailler en pluridisciplinarité avec le corps médical, précise Hélène Benkhelifa. Et même si on se sent souvent seul, la présence du service social est indispensable ne serait-ce que pour garantir et faire respecter le droit du patient. » Celia Bajol complète : « On a toute notre place car le système scolaire est une micro-société. C’est dès le plus jeune âge qu’il faut commencer à agir. Et ce que j’aime, c’est travailler avec l’objectif d’autonomiser les personnes accompagnées, mission commune à l’ensemble de notre profession, mais auprès d’un public ciblé : dans notre cas, les élèves et leurs parents. »
Autant de lieux ou faire vivre le social semble d’autant plus nécessaire dans un contexte de précarisation généralisée de la société. « Pour moi c’est une évidence, surtout dans le quartier dans lequel on enseigne, où les familles, souvent monoparentales, cumulent les difficultés sociales, linguistiques, avec parfois du handicap, abonde le directeur d’école Frédéric Wessal. Des collègues enseignants peuvent disputer le gamin qui n’a pas fait ses devoirs, sans se rendre compte de la situation complexe qu’il y a derrière. »
Face à l’impossibilité de remplir correctement leur fonction, le sentiment d’impuissance et de découragement continue de croître parmi les professionnels exerçant en milieu ordinaire. En décembre 2025, le syndicat SNASEN-UNSA s’alarmait des résultats de son baromètre consacre aux personnels sociaux de l’Education nationale. D’après l’enquête, si 96 % d’entre eux se disent passionnés par leur métier, un sur deux se déclare inquiet quant à l’avenir de sa mission. « Cette " schizophrénie " professionnelle en dit long sur la place du service social dans le système éducatif et, plus largement, sur la considération accordée aux services sociaux dans notre pays », note Didier Dubasque. Au fond, l’invisibilité de ces professionnels semble en effet poser une question plus profonde : celle de l’attention portée par les pouvoirs publics à tous ces jeunes, ces familles, ces vulnérables d’un jour ou précaires d’une vie. Elle renvoie à l’effacement de tout un pan de la société elle-même.
(1) Prénom modifié.
Jongler entre secret professionnel et secret médical
Défini par le code de l’action sociale et des familles, le secret professionnel est au cœur des pratiques des travailleurs sociaux. Mais si cette obligation sécurise la relation d’accompagnement, les règles légales peuvent toucher à leurs limites. Comme en milieu hospitalier, où « le secret professionnel ne doit pas empêcher la mise en action, estime Carine Peronnet, assistante sociale. C’est toujours une notion extrêmement difficile. Je pense qu’il faut dire les choses nécessaires à une prise en charge adaptée, en gardant toujours en tête l’intérêt et le bien des personnes. »
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Du côté médical, le code de la santé publique prévoit qu’un professionnel de santé « peut échanger avec un ou plusieurs professionnels identifiés des informations relatives à une personne, à condition qu’ils participent tous à sa prise en charge et que ces informations soient strictement nécessaires à la coordination ou à la continuité des soins, à la prévention ou à son suivi médico-social et social. »
Aux hospices civils de Lyon, des commissions pluriprofessionnelles ont ainsi été mises en place pour étudier les situations complexes. « Après une certaine vigilance, cela fonctionne aujourd’hui très bien car cela permet d’être dans une recherche de solutions collectives », assure Dominique Soupart, directrice du groupement hospitalier nord.