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Néonaticides : « Elles ont voulu éviter cet enfant, elles l'ont tué »

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Sociologue membre de l’Iris (Institut de recherche inter­disciplinaire sur les enjeux sociaux), Julie Ancian conduit des recherches articulant les thèmes de la santé, du genre et des violences. Elle publie Les violences inaudibles. Récits d’infanticides (éd. du Seuil, 2022).

Crédit photo DR
Pour son livre Les violences inaudibles, la sociologue Julie Ancian a rencontré cinq femmes purgeant des peines de prison après avoir tué l’enfant qu’elles venaient de mettre au monde. Elle a également assisté à de nombreux procès et étudié 75 cas de néonaticides. Loin d’être des coups de folie meurtrière, ces actes révèlent, selon elle, des logiques de précarité et de domination.

Actualités sociales hebdomadaires - Quels sont les points communs de ces femmes autrices de néonaticides ?

Julie Ancian : Ce sont des femmes qui sont issues de milieux plutôt précaires, qui occupent des emplois pénibles à faibles revenus. La plupart d’entre elles travaillent dans le secteur des services comme serveuses, aides-soignantes, femmes de ménage. Leurs compagnons exercent aussi des métiers à faibles revenus. On est dans des situations où les couples sont désunis, des familles où l’on ne se parle pas ou très peu. Elles ont aussi une charge mentale très élevée et un important vécu de solitude. En revanche, contrairement à ce que l’on pense a priori, on ne retrouve pas chez elles de pathologies mentales qui pourraient expliquer leur acte.

Pourquoi se murent-elles dans le silence lorsqu’elles apprennent leur grossesse ?

Toutes les femmes que j’ai interrogées disent qu’elles avaient peur de révéler leur état à leur compagnon, celui-ci leur ayant auparavant clairement fait comprendre qu’il ne voulait pas qu’elles tombent enceintes. Elles ont fortement intériorisé cet interdit. Quand elles découvrent malgré tout leur grossesse, et qu’il est trop tard pour avorter, elles sont terrifiées. Elles se sentent menacées par la perspective de révéler leur état. Elles ont peur d’être harcelées psychologiquement et violentées par leur conjoint, elles craignent aussi les reproches de leurs familles. Et plus ces femmes redoutent de devoir affronter le regard des autres en révélant ce qu’elles ont caché.

Vous pointez le difficile accès de ces femmes à la contraception…

Souvent, ces femmes ont déjà utilisé une contraception ou recouru à l’IVG. Mais à un moment de leur vie, elles se retrouvent incapables d’accéder aux moyens qui existent pour éviter ou interrompre une grossesse. L’une des femmes que j’ai rencontrées a connu sept grossesses en dix ans, sous pilule. Ce contraceptif n’était donc pas adapté dans son cas et son médecin ne l’a jamais remis en cause. Quand elle a découvert à l’hôpital une grossesse de quatre mois et demi, donc trop avancée pour pratiquer une IVG, elle n’a pas reçu d’accompagnement psycho-social, malgré ses pleurs et sa terreur de devoir annoncer la nouvelle à son conjoint. Pour ces femmes, se débarrasser du bébé à la naissance obéit aux mêmes motivations que si elles avaient pu recourir à un avortement : se débarrasser du produit d’une grossesse. La problématique n’est pas celle d’une difficulté du lien d’attachement mère-enfant. Elles ont voulu éviter cet enfant, ont échoué et trouvent dans le néonaticide une solution qui se rapproche d’un mode de contrôle des naissances.

Vous parlez des conséquences « d’une grossesse catastrophique »…

La grossesse catastrophique met en danger la femme enceinte dans sa situation conjugale mais aussi matérielle, car elle est fragile financièrement et n’a pas les moyens d’affronter une nouvelle maternité. J’ai proposé la notion de « grossesse catastrophique » pour pouvoir penser les expériences des femmes avec davantage de complexité. En santé publique, on parle de grossesse voulue ou non voulue : mais l’intention de maternité n’est pas le seul aspect comptant dans le choix des femmes sur leur santé reproductive. Elles prennent aussi en compte l’impact de la grossesse sur leur vie, indépendamment de leur désir de maternité.

Comment ces affaires sont-elles traitées et jugées ?

Il existe de nombreux problèmes, à commencer par des biais de genre et de classe. Lors des procès, des femmes pauvres font face à des avocats ou magistrats de milieux plutôt aisés, s’instaurent alors des rapports de domination. Comme dans le reste de la société, la plupart des acteurs judiciaires ont des présupposés. La représentation de la maternité reste sacralisée. J’observe aussi une certaine négation ou méconnaissance de ce que peuvent être la charge contraceptive, l’existence de violences conjugales dans le couple… Tout cela influe sur la manière dont la justice reçoit et oriente les propos de ces femmes. Les avocats et les juges réinterprètent les propos des accusées et ce qu’elles déclarent devient inintelligible. Ils ont alors l’impression qu’elles mentent et qu’elles n’ont pas donné d’explication à leur acte… En réalité, elles en fournissent mais elles ne sont pas entendues. Elles ne sont pas jugées crédibles par les professionnels du système judiciaire. Cela a des conséquences sur les peines : celles-ci ne sont pas corrélées à la gravité des faits mais au récit produit pendant l’audience et à l’image de l’accusée. Plus elle apparaît comme une victime, et non comme un monstre, moins la peine sera sévère.

Pourquoi les conjoints semblent-ils protégés par les femmes elles-mêmes et par l’institution judiciaire ?

Dans certaines affaires, les magistrats ont réussi à recueillir des éléments montrant que les conjoints connaissaient l’existence des grossesses, mais ces circonstances ne sont pas évoquées pendant les audiences. Quand elles ont des enfants, les accusées veulent les protéger et empêcher leur placement en famille d’accueil si le compagnon était incarcéré. De plus, il est une idée très répandue selon laquelle il est très mal vu par la cour d’assises qu’un auteur de violences dénonce les violences qu’il a lui-même subies… Ces femmes redoutent qu’on les accuse de se défausser sur leur conjoint, au cas où elles évoqueraient les violences et les contraintes qui pesaient sur elles.

Pourquoi est-il si difficile d’admettre la détresse de ces femmes ?

Je suppose que la cause tient à la nature du crime. L’acte, considéré comme monstrueux, va tellement à l’encontre de nos présupposés qu’il est compliqué de leur trouver des excuses. On va toujours expliquer qu’il y avait d’autres solutions. Dans mes entretiens, les femmes me disent : « C’est vrai qu’il y avait d’autres solutions, mais à ce moment-là je ne les voyais pas. » C’est ce qui est difficile à entendre et à comprendre : on n’imagine pas que la détresse dans laquelle elles se trouvaient pouvait inhiber leur réflexion. Cela reste compliqué de parler de certaines violences, c’est pourquoi je les appelle les « violences inaudibles ». Au-delà de ces affaires de néonaticides, les parcours de ces femmes révèlent des difficultés communes à beaucoup d’autres femmes qui ne commettent pas ces meurtres de bébés : la charge contraceptive, le bon fonctionnement du foyer, la violence conjugale, la précarité. Mais sur toutes ces contraintes, la société demeure encore trop peu à l’écoute.

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