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Engagement : Les salariés mobilisés la jouent collectif (1/5)

"Le monde des travailleurs sociaux et celui des associations militantes se parlent peu, voire se dénigrent", se félicitait un manifestant en marge d'un mouvement de soutien aux salariés du 115 et du Samu social de Paris. "Ce genre de mobilisation collective permet de déconstruire les discours archétypaux pour engager des synergies."

Crédit photo Adobe stock
[ENQUETE] Expression du militantisme de contestation chez les travailleurs sociaux, les collectifs de salariés mécontents sont devenus les premières lignes de défense face aux attaques portées contre leurs métiers. Agissant, selon les circonstances, de concert avec les syndicats ou sans eux, ces organisations souvent informelles et éphémères ont du mal à assurer leur pérennité une fois la lutte terminée.

16 décembre 2025. Le mercure a beau commencer à frôler le zéro, ils sont près de cent-vingt à battre le pavé devant les locaux de l’Interlogement 93 de Montreuil, la structure associative gestionnaire du 115 de Seine-Saint-Denis. A l’appel de la CGT 93 et du Catsi, le collectif autonome des travailleurs sociaux de l’Interlogement, une dizaine d’associations, d’organisations syndicales et de collectifs de lutte contre l’exclusion et la précarité ont répondu présents pour épauler les salariés du 115 et du Samu social de Paris venus crier leur ras-le-bol contre la dégradation de l’hébergement des personnes à la rue, et, par ricochet, de leurs conditions de travail. « En dépit du grand froid, la capacité d’accueil des structures d’hébergement reste très en deçà des besoins des mal-logés. Les salariés du 115 se retrouvent obligés de refuser un nombre croissant de demandes de logement d’urgence, voire de trier entre ces demandes pour prioriser les publics. On se retrouve à faire de la gestion de flux : c’est l’antithèse absolue de ce que devrait être le travail social », lance Alex (1), salariée en colère membre du Catsi.

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L’appel du collectif, en tous cas, a porté : SUD Santé-Sociaux, Droit au logement (DAL), l’association d’aide aux exilés Utopia 56, le Collectif pour l’avenir des foyers (Codaf), mais aussi Aides, l’association de soutien aux victimes du VIH, ou des collectifs plus locaux sont venus gonfler les rangs. « 120 personnes dans la rue pour soutenir les salariés du 115, c’est assez historique », se félicite la militante du Catsi. D’autant plus historique que l’appel du collectif a permis de mobiliser côte à côte des gens qui jusqu’alors se connaissaient peu. Et exprimaient même parfois une certaine méfiance réciproque.

« Le monde des travailleurs sociaux et celui des associations militantes se parlent peu, voire se dénigrent. Pour le DAL, par exemple, les salariés du 115 ont longtemps fait partie du problème du mal-logement. Grâce à notre mouvement, ils ont pu voir que nous étions nous aussi solidaires des personnes à la rue ! Ce genre de mobilisation collective permet de déconstruire les discours archétypaux pour engager des synergies », se félicite un manifestant.

Des mobilisations ponctuelles

Aujourd’hui, les températures extérieures sont remontées. En débloquant en urgence quelque 300 places d’hébergement supplémentaires dans le cadre de leur plan « grand froid », les autorités franciliennes ont, partiellement, répondu aux demandes des travailleurs du 115 et du Samu social. De fait, l’énergie déployée lors de la journée d’action du 16 décembre, qui s’inscrivait dans le cadre d’une mobilisation nationale du « travail social en lutte », a perdu de sa superbe. Les syndicalistes qui avaient accompagné le mouvement concentrent désormais leur attention vers un nouvel horizon : celui des prochaines élections professionnelles où se jouera la représentativité de leurs organisations au sein des services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO). Mais plus qu’une fin, pour Alex, c’est une nouvelle page qui s’ouvre pour le collectif autonome : « Cette mobilisation aura permis de créer un réseau susceptible d’être à nouveau mobilisé lorsque d’autres problématiques se présenteront », affirme-t-elle.

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La défense des mal-logés n’était pourtant pas la vocation première du Catsi, fondé à l’origine pour protester contre une future convention collective unique du secteur associatif sanitaire, social et médico-social – toujours en négociation depuis des années – risquant de tirer les salaires vers le bas. Ses animateurs auront cependant su profiter de l’énergie militante à disposition pour l’orienter sur d’autres thèmes et, qui sait, lui assurer une pérennité. Cette capacité à rebondir d’une cause à l’autre est cependant loin d’être la norme parmi les collectifs de travailleurs sociaux. « La plupart de ces organisations ne s’inscrivent pas dans la durée. Elles sont le plus souvent créées comme réceptacles de mobilisation ponctuelle afin de répondre à une problématique spécifique – souvent territoriale – et perdent leur raison d’être lorsque celle-ci trouve son règlement », résume Youcef Boudjemaï, délégué général pour les Hauts-de-France du Conservatoire national des archives de l’histoire de l’éducation spécialisée et de l’action sociale (Cnahes).

Les syndicats en soutien

C’est un fait : dans un secteur où la syndicalisation ne dépasse guère la moyenne nationale (voir page 31) – et où l’appartenance syndicale a historiquement été longtemps le quasi-apanage des seuls personnels encadrants jusqu’aux années 1980 –, l’organisation en collectifs est souvent le meilleur moyen pour des travailleurs sociaux en lutte de donner de la voix. Ce qui ne signifie pas pour autant que syndicats et associations professionnelles en soient nécessairement exclus. Si, dans les années 1970, les organisations syndicales, grosses machines bureaucratiques, regardaient parfois un peu de haut ces mouvements « spontanéistes », elles ont fini par adopter ces comités turbulents.

La CFDT, d’inspiration auto-gestionnaire, fut, jusqu’à la grande grève du travail social de 1991, une fidèle compagne de route des travailleurs sociaux en colère, leur fournissant un soutien matériel mêlant camionnettes, sonos, flonflons et banderoles, mais aussi juridique, leur ouvrant ses locaux syndicaux pour organiser leurs réunions ou utilisant au bénéfice de ces professionnels leur droit de tracter sur le lieu de travail ou de déposer des préavis de grève. Depuis la normalisation du syndicat de Belleville sous la direction de Nicole Notat dans les années 1990, les liens avec l’ancienne alliée cédétiste se sont un peu distendus, la CGT et SUD prenant désormais davantage le relai sur le terrain.

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« Les relations avec les syndicats ne sont pas toujours faciles, admet un militant toulousain avec un pied dans les deux mondes. Les collectifs portent souvent les valeurs de leurs missions quand les syndicats restent plus concentrés sur le code du travail. » Illustration de cette dichotomie par Eric Denoyelle, ancien formateur à l’IRTS Montrouge et fondateur du collectif pour une éthique du travail social : « Des éducateurs de la protection de l’enfance peuvent s’organiser en collectif pour réclamer davantage de présence d’adultes dans les foyers pour mineurs, notamment le soir et le week-end. C’est le genre de demande que les syndicats renâclent à relayer pour ne pas se mettre en porte-à-faux avec leurs mots d’ordre confédéraux sur le respect du temps de travail, même si au fond ils sont d’accord… »

Réformes, diplômes et crispations

« AESH en action », « Le Social déchaîné », « Les Essentiel.les du Lien et du Soin », « Les Caassos », « Collectif du travail social en lutte » ... L’émergence de collectifs de travailleurs sociaux en colère constitue souvent un bon indicateur des poussées de fièvre du secteur. « Il existe une permanence des flux et des reflux des collectifs depuis que la critique politique a commencé à se développer dans le travail social, à partir des années 1970, et que les politiques publiques y ont amené de nouvelles formes de management », observe Youcef Boudjemaï. Le premier conflit significatif qui verra les pros de la petite enfance se mobiliser collectivement et massivement remonte au système de gestion automatisée de la médecine infantile (système « Gamin ») de 1974, perçu comme un potentiel outil de fichage généralisé des nourrissons sous prétexte de dépistage des maladies invalidantes. Plus près de nous, le grand mouvement de grève des stagiaires des années 2007-2009 a également vu émerger nombre d’organisations plus ou moins spontanées, particulièrement chez les étudiants du médico-social, un temps « oubliés » de la nouvelle gratification des stages.

Sur tous les fronts

Depuis une quinzaine d’années, ce sont surtout les réformes des diplômes du travail social – dont la dernière itération vient d’entrer en vigueur – qui suscitent les crispations et poussent les travailleurs sociaux à s’y opposer. Parmi les collectifs qui ont émergé dès 2013 lors des toutes premières annonces du projet de modularisation des diplômes, Avenir Educs est sans doute celui qui a connu la plus grande longévité. Créé par des éducateurs, des formateurs, des chercheurs et des étudiants, « il a très vite fédéré autour des fondements du métier d’éducateur, de la qualité et du professionnalisme de l’accompagnement », se souvient Gabrielle Garrigue, l’une de ses cofondatrices, aujourd’hui formatrice en travail social.

Entre 2013 et 2018, ses membres auront été sur tous les fronts, de l’organisation d’« états généraux alternatifs du travail social », prenant le contre-pied de ceux lancés par le ministère des Solidarités, à l’animation de journées de rencontres entre professionnels à travers toute la France, en passant par le lancement d’un « festival du travail social » et une abondante littérature de nature à inspirer les générations futures. « Cela peut demander de consacrer jusqu’à 20 heures par semaine en plus des obligations professionnelles. Sur le plan financier et celui de la vie privée, c’est compliqué de tenir sur la durée. La réforme a fini par passer en 2018, mais nous gardons de cette mobilisation la fierté d’avoir remporté une victoire », poursuit la cofondatrice du collectif désormais en sommeil, dont les dernières communications remontent aujourd’hui à 2022. Qu’importe, in fine, puisque du collectif d’origine est née l’Interrégionale des formatrices et formateurs en travail social (IRE). Constituée en association depuis 2017, à partir des braises d’Avenir Educs, elle se lance, vent debout, aux côtés de SUD, de la CGT, de l’Anas ou de la FNEJE contre l’établissement d’un tronc commun pour les diplômes du travail social en lequel ses membres voyaient les prémices du « travailleur social unique » sur le modèle nord-américain.

Organisations gazeuses

L’association n’a cependant pas cessé ses activités après le passage de la réforme : organisatrice de journées d’études nationales permettant aux formateurs de se retrouver et d’échanger sur leurs pratiques, elle lutte désormais « pour faire entendre la voix des formateurs autour des questions des diplômes d’Etat, des périodes de stage ou du statut des formateurs », explique sa coprésidente Josette Pihuit. D’une cause, l’autre. Preuve de la plasticité de ces organisations gazeuses.

« Le rôle d’un collectif, c’est avant tout d’instituer, en dehors des associations et des syndicats, un espace d’autonomie dans lequel ses membres pensent par eux-mêmes les objectifs et les comités d’action », observe Youcef Boudjemaï. Leur pérennité, en revanche, « dépend beaucoup de leur capacité à maintenir la mémoire des réalisations accomplies durant le temps de leur existence ».

(1) Le prénom a été modifié.

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