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Asile - Immigration

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky : « La crise a plongé les réfugiés dans un chaos psychique »


Publié le : 13.05.2020 I Dernière Mise à jour : 18.05.2020
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Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue et responsable des consultations de psycho-traumatisme à l’hôpital Avicenne de Bobigny. I Crédit photo DR

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  • Propos recueillis par Brigitte Bègue

Certains demandeurs d’asile ont vu leurs angoisses et leurs traumatismes resurgir à l’occasion du confinement. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (1), psychologue et responsable des consultations de psychotraumatisme à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, les a accompagnés par téléphone.

Actualités sociales hebdomadaires : Quels effets a eus la crise sanitaire sur les migrants que vous suivez ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky : La plupart sont des primo-arrivants et présents en France depuis peu de temps, après un parcours très difficile. L’épidémie a représenté une nouvelle menace pour eux. Les demandeurs d’asile sont dans un état très précaire. Une partie de mes patients est à la rue, certains ont été déboutés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) de leur demande d’asile et ne bénéficient pas des conditions matérielles d’accueil (CMA). Le confinement, qui suppose d’avoir un toit, les a quelquefois exposés à des situations dramatiques. D’autant que les réactions administratives ont été à double tranchant. D’un côté, la mise à la rue de ceux qui sont en foyer a été interdite et la validité des documents de séjour a été prolongée de trois mois. De l’autre, tout a été gelé : l’Ofpra a fermé, les réfugiés qui venaient d’arriver sur le territoire n’ont pas pu avoir de rendez-vous. S’ils n’en avaient pas fait la demande avant, ils n’ont pas pu bénéficier de l’allocation d’attente ni d’un éventuel hébergement, ils n’avaient rien. J’ai des patients qui se sont retrouvés sans un sou pour manger, car soit ils ne bénéficiaient pas de l’allocation pour demandeur d’asile (Ada), qui octroie un petit crédit par jour, soit ils en bénéficiaient, mais comme la nouvelle carte ne permet plus de retirer de l’espèce, elle ne leur permet pas facilement d’acheter des produits alimentaires. Le confinement a imposé aux réfugiés une attente déjà insupportable pour eux en temps normal et les a plongés dans un chaos psychique.

Justement, comment ont-ils réagi sur le plan psychologique ?

M.-C. S.-Y. : Il y a eu diverses réactions. Certains ont été dans la panique, le confinement a fait resurgir chez eux des angoisses de séparation, le sentiment d’avoir tout perdu, la solitude. A cela s’ajoute la culpabilité d’être loin de chez eux, sachant que le virus est partout dans le monde au risque de tuer un de leurs proches. Les conséquences ont été parfois très violentes, du style « impossible de mourir ici ». D’autres dont le corps a déjà été très malmené pendant leur périple ont vécu la pandémie comme une agression physique qui a parfois provoqué d’importantes suffocations, comme s’ils ne pouvaient plus respirer. Beaucoup de patients souffrent de troubles post-traumatiques qui ont été ravivés, principalement des symptômes dépressifs, des cauchemars... J’en ai qui meurent de peur devant un policier parce que ça leur rappelle des souvenirs douloureux d’emprisonnement, de torture, de fuite pour échapper à la mort, et, en même temps, comment faire pour ne pas en croiser quand ils étaient à la rue ? La peur de la contamination a été amplifiée aussi chez ceux qui étaient confinés très nombreux dans de minuscules endroits ou dans des hangars. Certains, en revanche, ayant vécu des épidémies dans leur pays se sont sentis suffisamment armés. Pour une minorité d’exilés provenant d’un pays en guerre, le confinement pouvait même paraître familier car ils ont connu les couvre-feux, les cachettes, l’isolement... Des jeunes Afghans sourient du Covid-19 tant ce qu’ils ont vécu à Kaboul était bien pire.

Comment les avez-vous accompagnés ?

M.-C. S.-Y. : J’ai reçu quelques patients quand il y avait un risque suicidaire ; sinon le suivi s’est fait par téléphone. Il a fallu leur expliquer qu’ils étaient toujours dans une situation transitoire mais qu’ils en sortiront après. Cela a été très difficile de les ramener à un futur possible. La dureté du non-accueil délégitime les réfugiés en permanence : ils ont rêvé de la France et ont l’impression de ne pas avoir le droit d’être là. Ce ressenti s’est renforcé durant ces deux mois. Certains ont fait des formes de décompensation complexe. Un de mes patients très dépressif ne supportait pas de ne pas pouvoir sortir. Il a fallu également veiller à ce qu’il n’y ait pas de rupture de médicaments. Environ la moitié de nos patients est sous traitement. Lorsqu’ils arrivent en consultation, ils ne dorment plus, ont des terreurs et des attitudes mortifères. Des syndromes que les difficultés du quotidien, le sentiment de déchéance... exacerbent. Si, en plus du Covid-19, s’invite le fait que toute l’administration est bloquée, ils ont le sentiment de ne plus pouvoir avancer. J’appelais tous les jours les personnes ayant été contaminées. Mais ce n’est pas pareil que de les recevoir en consultation. L’hôpital est rassurant pour les réfugiés, ils peuvent parler d’eux-mêmes, rien ne sort des murs. C’est une sorte d’ancrage pour eux. Ceux qui sont à la rue viennent nombreux, souvent de très loin et à pied, se reposer dans la salle d’attente de notre consultation. On leur donne des biscuits et un café.

La prise en charge est-elle différente entre les hommes et les femmes ?

M.-C. S.-Y. : Les femmes représentent un tiers de nos patients. Pour elles, c’est la double peine. Elles ont parfois payé de leur corps durant leur parcours d’exil. Viols, disparition d’un enfant, éparpillement de la famille... elles débarquent dans un état de sidération épouvantable. Leur corps très atteint a tenu tout le long et, tout à coup, une fois arrivées en France, il ne tient plus, il lâche. J’ai vu des patientes s’écrouler littéralement en consultation, elles ne pouvaient plus marcher. Ce phénomène relève de ce que l’on appelle des « conversions traumatiques ». J’en ai vu également, tellement à bout, qu’elles ne pouvaient plus porter leurs enfants dans leurs bras, c’est extrêmement bouleversant. Que ce soit pour les hommes ou les femmes, il faut valoriser leurs capacités de résistance et leurs ressources qui les ont fait arriver jusque-là.

Peut-il y avoir une clinique de la deuxième vague après le déconfinement ?

M.-C. S.-Y. : Dans le cadre de la pandémie, le centre régional de psycho-traumatisme Paris-Nord auquel appartient la consultation de psycho-traumatisme de l’hôpital Avicenne a mis en place un dispositif dans plusieurs langues sur la question du deuil. Mourir en migration est horrible. Cela représente une angoisse immense quand on n’est plus sur sa terre et qu’il n’y a pas le soutien de sa communauté autour. Pour une partie de nos patients musulmans, originaires d’Afrique subsaharienne ou du Moyen-Orient, il est inenvisageable de ne pas accompagner la mort collectivement. Le dispositif permet d’accueillir les personnes ayant perdu un proche mort du Covid-19. Mais ce que je crains surtout avec le déconfinement, c’est ce qui va se passer avec les services sociaux pour les demandeurs d’asile. J’ai peur qu’il y ait des remises dehors pour ceux qui sont en fin de droits. En même temps, les frontières sont fermées. On a donc tout intérêt à procéder à une prise en charge systématique de ces personnes et à régulariser leur situation. C’est l’urgence. La crise sanitaire a fait bouger les lignes et a montré qu’il fallait prendre soin des personnes fragiles. Or les réfugiés sont d’une vulnérabilité extrême. La question du « care » est très importante. Il y a une exigence sociale commune à prendre soin de tout le monde.


(1) Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est l’auteure de La voix de ceux qui crient. Rencontre avec des demandeurs d’asile (éd. Albin Michel, 2018).

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