Mercredi 25 février, un éducateur de prévention spécialisée a été interpellé à Échirolles, en Isère, puis placé en garde à vue pour violences volontaires sur personne dépositaire de l’autorité publique et rébellion. Il a finalement été remis en liberté avec une convocation pour composition pénale qui doit avoir lieu en avril. La direction interdépartementale de la police nationale (DIPN) de l’Isère indique que l’éducateur se trouvait sur un point de deal quand des policiers de la brigade spécialisée de terrain (BST) l’ont contrôlé, rapporte le média local TG+. Le contrôle aurait ensuite dégénéré et l’éducateur aurait porté un coup de coude à un fonctionnaire, rapporte la DIPN.
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Interrogé par ASH, le principal intéressé explique qu’il était en fonction et effectuait un « tour de rue » lorsqu’il est passé à proximité d’une équipe de la BST. « A mon arrivée, les policiers m’ont demandé de venir les voir afin de procéder à un contrôle. Je leur ai tout de suite proposé de montrer ma carte professionnelle pour justifier de ma présence sur le territoire, à la suite de leurs questions. » D’après l’éducateur, les policiers auraient refusé à deux reprises de voir sa carte. « Tout au long de l’interpellation, je leur ai notifié que j’étais travailleur social sur le secteur, mais à aucun moment ils n’ont voulu me croire. » Ce serait au cours d’une palpation de sécurité que le contrôle aurait dérapé. « J’ai senti les mains de l’officier pénétrer dans mes poches, je me suis retourné une première fois pour lui demander sa carte d’OPJ [officier de police judiciaire] pour être sûr qu’il puisse pratiquer la fouille. Il m’a répondu qu’il faisait ce qu’il voulait et qu’il n’avait pas besoin d’être OPJ. Il m’a de nouveau demandé de me mettre face au mur pour continuer le contrôle. La deuxième fois que j’ai senti ses mains dans mes poches, je me suis retourné plus franchement et c'est là que les officiers m’ont mis au sol, ont effectué un écrasement de tête, des clés de bras et m’ont tiré les cheveux. J'ai également été victime de propos menaçants. »
« Palpations lourdes »
Dans un communiqué, le Collectif national de la prév’ dénonce cette arrestation. « Nous sommes choqués d’apprendre qu’un collègue éduc de rue ait été placé en garde à vue ce soir à Grenoble alors qu’il exerçait son activité professionnelle. Ce mépris d’un professionnel en fonction remet en question les droits des travailleurs sociaux exerçant leur métier. » Le collectif alerte également sur les conditions de travail des éducateurs de rue qui seraient de plus en plus exposés à des contrôles de police « musclés ». « Depuis plusieurs mois, des collègues nous parlent de contrôles avec des palpations lourdes. Parfois, ils sont seuls, d’autres fois avec des jeunes », rapporte Baptiste Anglade membre du collectif et collègue de l’éducateur interpellé.
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Le constat dépasse la région de Grenoble. Plusieurs professionnels notent un durcissement des interventions policières auprès des enfants et des jeunes dans les quartiers qui finit par les impacter. « Nous sommes régulièrement contrôlés, alors qu’ils savent très bien que nous sommes travailleurs sociaux, témoigne une autre membre du collectif. C’est ce qui nous inquiète un peu. On se sent en insécurité dans notre travail, on se demande jusqu’où cela peut aller. »
Pour ce chef de service de la région Ile-de-France, le phénomène n’est pas nouveau. « Les interactions avec les unités de police dans les quartiers ne sont pas simples, à tel point que nous avons mis en place des petites sessions de formation, du théâtre forum, pour préparer les professionnels à agir de la manière la plus sûre pour eux. Il est arrivé plusieurs fois que des éducateurs soient malmenés, l’un d’entre eux a même été amené au poste il y a une dizaine d’années. » Le cadre explique aussi aller à la rencontre des commissaires de police pour mettre en lumière le travail de ses équipes. « Sur le terrain, nous sommes souvent face à des policiers qui ne comprennent pas nos actions. Ils nous perçoivent, selon leurs mots, comme “du côté des jeunes”. Ils attendent de nous que nous soyons des agents de maintien de la tranquillité publique, sans comprendre que notre travail relève de la protection de l’enfance. »
L’éducateur placé en garde à vue mercredi dernier annonce avoir porté plainte pour violences policières. Sollicités, la préfecture de l’Isère et le procureur de la République de Grenoble n’ont pas répondu à nos questions.
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