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Journée mondiale du travail social : les professionnels au cœur de la guerre

Manuel Pélissié est directeur général de l’institut régional du travail social (IRTS) Parmentier depuis 2014.

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[TRIBUNE] À l’occasion de cette journée du 17 mars 2026, ayant pour thématique « Coconstruire l’espoir et l’harmonie : un appel à l’Harambee (rassemblement) pour unir une société divisée », Manuel Pélissié livre son analyse sur la place du travail social en France et dans le monde. Membre du Haut Conseil du travail social, il est également animateur de la cellule internationale et ancien animateur du groupe de travail sur la définition du travail social.

La dimension internationale du travail social est indispensable à la compréhension des problématiques et des enjeux auxquels est confrontée la société française aujourd’hui. Mais alors que nous devrions célébrer dans notre pays en ce mois de mars 2026 la journée mondiale du travail social, force est de constater que, pour la première fois depuis l’adoption en 2017 de la définition du travail social, la France ne le fera pas vraiment.

Ces dix dernières années, le Haut Conseil du travail social et le gouvernement ont entrepris des actions et organisé des événements, dont les plus remarquables ont été la tenue de colloques, de tables rondes et de séminaires. Certains ont eu lieu à l’Assemblée nationale, introduits par les présidents successifs de l'hémicycle et en présence de ministres et de secrétaires d’Etat impliqués. Comme en mars 2019, lorsqu’était organisée à l’hôtel de Lassay – résidence du président de l’Assemblée nationale – une table ronde sur « L’aller-vers, un enjeu de cohésion sociale ».

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Alors, désintérêt ? Repli sur soi ? Manque de vision européenne et internationale ? Ou bien retour vers le franco-français, au moment d’élections locales municipales qui focalisent l’attention des Français sur les territoires de proximité ? Probablement un peu de tout cela, mais aussi, et surtout, une vision globale du monde en guerre tellement présente qu’elle finit par être contreproductive dans nos analyses.

Le travail social est un combat

Il faut revenir à l’essentiel. Le travail social est partout, mais pour autant il est entravé dans de très nombreux pays. Parfois inexistant, il est plus souvent qu’on ne le pense quasi clandestin. Dictatures politiques ou religieuses, pays en guerre… Nous avons tendance à oublier que le travail social est un combat. Pouvons-nous aujourd’hui nous arrêter un instant sur ce que représente le travail social dans des pays comme l’Ukraine, la Russie, l’Iran ou le Liban, pour ne citer que ceux-là ?

Le Liban. En juillet 2019 se tenait à Beyrouth le 9e congrès de l’Aifris (Association Internationale pour la formation, la recherche et l’intervention sociale), réunissant plus de 400 professionnels, chercheurs, enseignants et personnes concernées sur le thème « Sociétés plurielles, travail social et vivre ensemble ». Le professeur Maryse Tannous Jomaa, ancienne présidente de l’Aifris et directrice de l’École libanaise du travail social de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, organisatrice de ce congrès, était aussi intervenue en France dans une des célébrations de la journée mondiale du travail social.

Une affaire de l'humain

C’est à elle que je pense aujourd’hui, parce qu’au-delà des idées que nous défendons, des valeurs qui nous animent, des actions que nous menons, le travail social est avant tout affaire de l’humain, affaire de personnes qui s’occupent d’ailleurs des personnes dont parfois certains n’ont rien à faire. Je pense à elle car, dans nos échanges permanents, elle vit au quotidien ce que nous observons. Les bombardements incessants et aléatoires, la peur permanente, alors que l’Université Saint-Joseph de Beyrouth se trouve à proximité de l’ambassade de France et que des avertissements ont été donnés par la France comme par Israël de ne pas y rester.

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Alors que l’université Saint-Joseph a demandé à ses étudiants de ne pas venir, tout en demandant au personnel de l’université d'assurer les cours depuis l’université. Alors que, par dizaine de milliers, ces mêmes étudiants, enseignants, citoyens sont partis se protéger ou retrouver leurs familles. Alors que même les animaux de compagnie tremblent aux bruits des avions, des drones et des missiles qui passent.

Depuis nos pays, nos démocraties, et au travers de nos journaux, nos radios et nos télévisions, nous sommes spectateurs d’un monde qui délite le social. Nous prenons l’habitude de voir la Croix-Rouge ramasser les morts sur les champs de bataille (ils sont souvent là les premiers), le sanitaire et l’humanitaire s’installer dans ce que certains ont appelé « le barnum des hommes en blancs », fourmis fouillant les décombres, soignants sauvant dans des conditions inhumaines et des hôpitaux de fortune les civils que les guerres successives tuent, bien plus que les militaires.

Individualisme

Et alors ? Que se passe-t-il une fois les tempêtes passées et les pays dévastés ? Qui s’occupe de reconstruire le lien social ? De ceux qui n’ont plus de familles ? De ceux dont l’extrême dénuement, la grande pauvreté, qu’ils soient les plus jeunes ou les plus âgés de la société, ne permet plus une vie décente ? S’il n’y a pas les travailleurs sociaux, la société ne peut pas se reconstruire, elle ne peut pas réparer celles et ceux qui sont sauvés ou épargnés. Au sol miné répond alors le sous-sol de la société gangréné par les conséquences de la guerre.

Ne nous y trompons pas, le désintérêt que nous pourrions porter à ces conflits, à ces personnes, ne serait alors que le reflet du propre désintérêt que nous portons à l’autre, dans nos sociétés de plus en plus individualistes. Cette fragmentation de l’altérité qui fait que l’on finit par ne plus vouloir celui qu’en langue éwé du Togo, du Ghana et du Bénin on appelle l’amedjro, l’« étranger » – littéralement, « celui que je désire connaître ».

En 2021, la journée mondiale du travail social avait pour thème : « Ubuntu : Je suis parce que nous sommes - Renforcer la solidarité sociale et la connectivité mondiale ». Ubuntu ! Aujourd’hui, dans ce moment de célébration, mes pensées vont vers tous et toutes les Maryse Tannous Jooma à travers le monde, qui font que je suis parce que nous sommes.

Il y a sur notre planète un certain nombre d’apatrides mais, assurément, les travailleurs sociaux sont citoyens du monde.

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