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Faut-il une sécurité sociale alimentaire ? (1/2)

La carte vitale alimentaire est-elle une bonne solution?

 Selon Jean-Marie Harribey, "augmenter le Smic ou le RSA serait plus direct, plus simple et plus juste " que la mise en place d'une carte alimentaire. 

Crédit photo Adobestock
[C'EST EN DEBAT] Présentée comme une réponse aux limites du système actuel, la sécurité sociale de l’alimentation promet de garantir à chacun un accès libre et égal à des produits de qualité. Mais sa faisabilité, son financement et son inscription dans les politiques publiques demeurent débattus.
 

Jean-Marie Harribey est économiste et membre de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac). L'auteur de En quête de valeur(s) (éd. du Croquant) ouvre ce débat.  Il se positionne « pour une transformation en profondeur de l’organisation sociale, économique et financière » plutôt que pour le versement d'une somme identique à tous, y compris « à ceux qui n'en n'ont pas besoin ». 

 

>>> Jean-Marie Harribey

Notre société hyper-riche n’arrive pas à garantir à tous ses citoyens une alimentation correcte, et le nombre de personnes en difficulté ne cesse d’augmenter. C’est ce qui explique l’émergence de nombreuses initiatives, notamment dans les réseaux alternatifs.

L’idée d’une sécurité sociale alimentaire est généreuse, mais la première difficulté, selon moi, consiste à croire que l’on pourrait transformer le modèle productif agricole par la consommation individuelle, fût-elle dotée de 150 € par mois.

Imaginer que l’on peut changer un système productiviste, capitaliste, profondément ancré dans les échanges internationaux, simplement en allouant une aide mensuelle à chaque citoyen, me semble être une illusion. Pourquoi verser la même somme à ceux qui n’en ont pas besoin ?

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Augmenter les revenus

Les partisans de la sécurité sociale de l’alimentation pensent parfois à une « carte Vitale alimentaire ». Mais la comparaison est trompeuse : la carte Vitale ne donne pas un budget, elle garantit un droit mobilisable uniquement en cas de maladie. Une carte alimentaire serait utilisée tous les jours comme un portefeuille, ce qui relève d’une logique complètement différente.

Supposons que l’on attribue 150 € par mois à chaque habitant, cela représenterait 120 milliards d’euros par an, soit environ 4 % du produit intérieur brut. C’est dix fois plus que ce qu’il faudrait pour résoudre la question des retraites.

Alors comment imaginer mobiliser de telles sommes ? Et si l’objectif est vraiment de soutenir ceux qui en ont besoin, pourquoi ne pas augmenter le Smic ou le RSA ? Ce serait plus direct, plus simple et plus juste.

>>> Pour compléter: "Suspension-remobilisation" : France travail demande une harmonisation nationale du barème des sanctions

Le problème, c’est que les inégalités sont devenues tellement fortes que la société est profondément clivée. On l’a bien vu avec le débat sur une taxe de 2 % sur les très grandes fortunes : cela provoque un conflit majeur. La lutte des classes n’a jamais été aussi visible. Et dans ce contexte, croire que des comportements individuels, même vertueux et solidaires, vont transformer les structures productives est une erreur.

Un remodelage complet

Ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’une transformation profonde de l’organisation sociale, économique et financière. Il faut repenser non seulement le système agricole, mais l’ensemble du système productif, car tout est interconnecté : l’agriculture a besoin de machines, de tracteurs, de ressources, donc d’industrie, de transports, de financements. Tant que la finalité reste la rentabilité maximale du capital, les changements resteront marginaux.

Il faut donc un remodelage complet des procédures et des décisions collectives, ce qui implique de retirer le pouvoir économique et politique à ceux qui détiennent le capital, pour le restituer aux citoyens. Au vu de l’état actuel de nos ressources naturelles et de la dégradation du climat, nos objectifs collectifs doivent être revus de façon radicale. On ne peut plus se permettre de concevoir la circulation des capitaux, des marchandises, de manière aussi démentielle.

>>> A lire également: Nuit de la solidarité : "Compter, c'est bien, mettre à l’abri, c'est mieux" (Utopia 56)

Malgré une intention louable, je ne crois pas qu’une « sécurité sociale de l’alimentation », même assortie d’une petite obole mensuelle, puisse à elle seule changer le système. Les réseaux locaux (Amap, circuits courts, initiatives citoyennes) montrent d’autres possibilités d’organisation, mais ils ne suffiront pas à transformer les structures productives globales. En faire le modèle central serait naïf.

 

 

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