Recevoir la newsletter

Addictions : À Marseille, les associations tiennent les murs (2/5)

Au Caarud de Marseille, Benjamin Rius, éducateur spécialisé, accompagne un bénéficiaire dans ses démarches administratives.

Crédit photo Tim Douet
[ENQUETE] Le lieu d’accueil de la cité phocéenne destiné aux usagers de drogues a vu sa file active exploser ces dernières années. Une conséquence de la dégradation globale des conditions de vie des bénéficiaires. Dans ce contexte, les professionnels déplorent le tournant sécuritaire pris au détriment du soin et de l’accompagnement social.

La décision a été confirmée en septembre par le préfet des Bouches-du-Rhône : il n’y aura pas de salle de consommation, autrement appelée HSA (halte soins addictions), à Marseille. Alors que le projet était dans les cartons depuis plus de dix ans, le représentant de l’État a affirmé sa volonté de prioriser « la répression » au « traitement médical ». Un coup dur pour les associations de réduction des risques. « On sait pourtant que la solution vient du travail de rue et de l’accompagnement social, pas de la présence policière », martèle Amandine Alix, directrice de l’association Asud Mars Say Yeah, qui portait le projet. En témoignent les nombreuses évaluations (Inserm, inspections générales de l’administration et des affaires sociales…) des HSA de Paris et Strasbourg, démontrant toute l’efficacité du dispositif.

« Faire pouce »

Créée en 1995 en réaction à l’épidémie du sida qui s’était propagée massivement au sein de la communauté des usagers de drogues, l’association Asud - après fusion avec l'association le Tipi - gère aujourd’hui un centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) installé dans un appartement près du quartier de la Plaine. « Un lieu historique à Marseille, bien connu des usagers. Certains viennent là depuis des décennies », raconte Audrey, animatrice de prévention. C’est le cas d'Amir (1). À 55 ans, ce Marseillais « pur souche » fréquente l’endroit « par périodes depuis vingt-cinq ans ». Lui qui reconnaît avoir dealé de l’héroïne et multiplié les séjours en prison raconte qu’il vient aujourd’hui « pour se sortir de l’isolement ».

>>> Sur le même sujet : Face au tout-sécuritaire, les associations de réduction des risques défendent les droits des usagers de drogues

La structure propose chaque jour un programme d’échange de seringues – lors duquel les usagers viennent récupérer du matériel stérile –, des maraudes quotidiennes et trois accueils collectifs par semaine. Un après-midi de permanence est également réservé aux femmes. « Lors des accueils, un binôme, souvent composé d’une assistante sociale et d’un éducateur spécialisé, s’occupe des permanences sociales. Pour les demandes d’accompagnement social et administratif plus précises, on fixe des rendez-vous, explique Amandine Alix. Nos missions en matière de réduction des risques sont similaires à tous les Caarud, mais on se veut en outre un véritable lieu d’autosupport, avec une forte participation des usagers à la vie du centre. » Scotchée sur la porte de la cuisine, une simple feuille de papier rappelle cette priorité : « L’association, fondée par et pour les usagers de drogue, valorise l’entraide et la solidarité au sein de la communauté. » À l’entrée, un « cahier des doléances » trône en évidence sur l’étagère.

Matériel stérile et conseils

« L’accueil inconditionnel n’est pas un vain mot. C’est important de proposer une porte ouverte après la solitude de la rue. Dehors, les personnes ont des interactions mais ne se mélangent pas vraiment. C’est un monde de méfiance et de vol. Alors, ici, c’est comme pouvoir “faire pouce” », souffle Abdel, médiateur santé. Debout devant l’escalier, le travailleur social s’apprête à descendre avec François en salle de distribution. Ce dernier sort de quatre jours d’hospitalisation en raison de problèmes respiratoires. Consommateur depuis deux ans, il vient chercher matériel stérile et conseils. « Nous avons tout le nécessaire aux cinq modes de consommation – inhaler, fumer, injecter, gober, sniffer –, pointe Abdel. Pour ce qui relève de l’injection, usage le plus dangereux en matière de contamination, on donne sans compter. »

>>> A lire également : Exploitation sexuelle et addictions : deux faces d’une même manipulation (1/2)

Mais la distribution est aussi une porte d’entrée « pour discuter de la consommation ». « On peut également orienter vers des produits moins dangereux, comme le bicarbonate pour éviter l’ammoniac [utilisé dans la fabrication de crack] », précise-t-il. Une fois revenu dans la cuisine, François s’adosse à une table, café à la main. Il va en profiter « pour se poser un peu avant de repartir ». Dehors, la pluie tombe à torrents.

Rester professionnel dans l’informel

Avant de travailler dans la réduction des risques, Abdel a connu plus de dix ans d’errance et vécu quatre ans dans sa voiture. Lui-même se définit comme un « ancien injecteur ». Avant de raconter : « C’est ce qui me permet de connaître les codes, de comprendre les signes, de déceler les intentions derrière un sourire ou un visage fermé. J’ai une facilité à entrer partout, à me faire inviter dans les squats et à obtenir des informations pour mieux identifier les besoins. Quand je suis dans la rue, je suis à leur niveau. » Le médiateur n’est pas le seul à se sentir plus à l’aise en maraude que derrière un bureau. « On travaille énormément l’informel, abonde Max de Laverny, chef de service. C’est un environnement familial qui diffère du cadre institutionnel qu’on retrouve d’habitude dans des structures médico-sociales. » Sans perdre leur casquette de travailleurs sociaux, les salariés instaurent « un rapport social qui n’est pas descendant, dans lequel on peut faire la bise ou prendre les personnes dans nos bras », analyse-t-il. « Mais ce n’est pas parce qu’on tutoie qu’on n’a pas de posture professionnelle ; au contraire, on passe énormément de temps à réfléchir collectivement sur notre place, nos interactions, quelle distance mettre et sous quelle forme. On travaille dans des marges très grises. »

>>> A lire aussi : Caroline de Charette, la psy qui épaule les ex-détenus

Le Caarud se veut plus qu’un simple lieu d’accueil. « L’esprit de la santé communautaire dont on a hérité et qu’on essaie de perpétuer consiste à redonner du pouvoir d’agir en luttant autour de problématiques communes », détaille Audrey, animatrice de prévention. Ce jour-là, elle anime avec Charlotte, infirmière, un atelier autour de la sexualité. Mais face à l’explosion des besoins, la tâche se complexifie. En quinze ans, la file active n’a cessé d’augmenter, pour dépasser 1 000 personnes en 2025, contre 635 en 2024. Conséquence : l’urgence des situations et le manque de temps se répercutent sur la possibilité de construire des réponses collectives.

À Marseille comme ailleurs, les professionnels constatent en outre une surreprésentation de la consommation de crack, liée au produit comme aux conditions de vie qui se dégradent, avec une augmentation du nombre de personnes à la rue. « La situation n’a jamais été si critique, confirme la directrice, Amandine Alix. La santé se détériore, l’hébergement est saturé, les aides sociales de plus en plus contraintes. Nous faisons face à des difficultés criantes des usagers pour subvenir à leurs besoins fondamentaux. »

Étiquette de « tox »

Derrière une rangée d’ordinateurs en libre-service, plusieurs lits de camp ont été disposés dans la salle de repos pour permettre aux personnes de s’allonger. La cuisine est accessible à tous et le frigo, rempli chaque semaine par l’équipe. La cinquantaine, Youssef vient au Caarud depuis un an, « notamment pour manger » : « C’est ça ou voler, et j’ai eu ma dose. […] Ici, je connais la moitié des gens qui viennent. » Surtout les anciens, côtoyés pendant ses quinze ans à « traîner dans la rue » ou à travailler sur les marchés.

Angelo, lui, a poussé la porte du local pour la première fois cet après-midi. Un sac plastique à ses pieds est rempli de boîtes de conservation vides. Alors qu’il commence à déballer tous les papiers de son portefeuille, Max lui explique qu’il faudra revenir mardi pour l’inscrire correctement et faire le point sur sa situation. Les accompagnements individuels aussi ont bondi de 25 % l’année dernière. « Or, sans moyens supplémentaires, l’accès aux droits s’en trouve fortement impacté », note le chef de service.

« Le problème est que nous devons toujours convaincre de notre rôle, montrer qu’on est davantage que des ramasseurs de seringues, déplore Amandine Alix. C’est difficile de se défaire de l’étiquette “tox” qu'a notre public auprès des riverains et d’une partie des pouvoirs publics. » L’état des locaux en dit long sur la façon dont sont effectivement considérées les structures de réduction des risques telles qu’Asud. L’eau qui s’infiltre par le plafond du bureau sans fenêtre dédié aux rendez-vous individuels fait redouter l’écroulement d’une partie de la terrasse. « En France, on est resté bloqué dans une logique expérientielle, sans aucune pérennisation des dispositifs de réduction des risques », complète Max de Laverny.

L’association trouve donc ses propres solutions pour offrir une stabilité aux usagers. Installée dans la cour, une épicerie sociale et solidaire fonctionne grâce à un partenariat avec la banque alimentaire et le réseau d’épiceries Andes. C’est Maï, animateur de prévention et titulaire d’une licence en économie sociale et familiale, qui en a la charge. « Avec un public en bas seuil, au RSA ou à la rue, l’alimentation fait partie intégrante de la réduction des risques. Le ventre plein, on peut envisager sa journée plus sereinement et entreprendre des démarches : c’est impossible quand on est dans la survie. »

>>> Retrouvez ici tous les épisodes de notre enquête :

Addictions : les ESMS sur une ligne de crête (1/5)

Addictions : des réponses sur mesure pour retisser les parcours (3/5)

Addictions : le handicap dans l’angle mort des politiques (4/5)

Addictions : "La prise en charge suppose une diversité d’approches" (5/5)

(1) Certains prénoms ont été modifiés

Insertion

S'abonner
Div qui contient le message d'alerte
Se connecter

Identifiez-vous

Champ obligatoire Mot de passe obligatoire
Mot de passe oublié

Vous êtes abonné, mais vous n'avez pas vos identifiants pour le site ?

Contactez le service client abonnements@info6tm.com - 01.40.05.23.15