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Turbulences !, un Esat qui bouscule les codes de l'autisme

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Sous le grand chapiteau, durant l'atelier de poésie, Bleuenn Fourage, éducatrice spécialisée (à gauche), Matthias et Ingrid, "turbulents", et Melissa Boudia, cheffe d'atelier (au second plan)

Crédit photo Marta Nascimento
Depuis 2007, l’association parisienne Turbulences ! propose un modèle d’Esat particulier pour une trentaine de travailleurs diagnostiqués du trouble du spectre de l’autisme. Ensemble, ils montent des spectacles, créent des œuvres littéraires ou plastiques et travaillent dans le même temps leur autonomie. Une belle réussite.

Tous les vendredis matin, le rituel est le même : l’atelier d’écriture démarre avec la rédaction d’une humeur du jour. Assis autour d’une longue table placée au centre du chapiteau et sur laquelle sont disposés des dictionnaires, ils sont dix à travailler leurs textes. Seul le martèlement de la pluie sur la toile pourpre du chapiteau se fait entendre ce matin-là.

« Je ne sais pas quoi écrire », souffle Matthias à Bleuenn Fourage, éducatrice spécialisée, assise à sa droite. Il opte finalement pour le récit de son week-end perturbé par une manifestation, qu’il lit aux autres. L’écoute des textes est attentive. Ingrid, quant à elle, relate son souvenir d’un séjour de ski, des pistes qu’elle a empruntées et des veillées le soir. Les commentaires et questions fusent : « Est-ce que tu as mangé de la raclette ? », interroge l’un. « Piste rouge ? Tu es forte, alors ! », s’exclame un autre. « Ce n’est pas la première fois que je skie », fait-elle remarquer. Marcus partage de son côté le stress qu’il a ressenti le matin même en étant bloqué dans les embouteillages. A leur tour, Bleuenn Fourage et Mélissa Boudia, cheffe d’atelier, partagent leurs humeurs du jour, avant de proposer de reprendre les travaux en cours : l’écriture à partir de listes, en partant des catégories « j’aime » et « je n’aime pas ».

Une visibilité inédite

La plupart sont des travailleurs de l’établissement et service d’aide par le travail (Esat) ou des « apprentis » de la section d’adaptation spécialisée (SAS) de l’association Turbulences !, créée en 1992 par Philippe Duban, metteur en scène et psychologue, et Howard Buten, psychologue américain et clown, en collaboration avec des professionnels du soin et des artistes. Il s’agit à l’origine d’une compagnie de « recherche théâtrale, vocale et de langage multimédia », avec des personnes présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA), avant que les deux structures médico-sociales ne voient le jour en 2007. Aujourd’hui, l’association compte 30 « turbulents » à l’Esat et 12 à la SAS. Elle a élu domicile sur un terrain laissé à titre gracieux par la Ville de Paris, porte de Champerret à deux pas du périphérique parisien. A l’entrée du terrain, une ancienne roulotte baptisée « Casa de locos », dont le soubassement a été enterré dans le sol, abrite l’accueil et le bureau administratif.

En fin de semaine, l’atelier d’écriture aide chacun à se poser après le travail, et à « mettre les pensées à plat ». « On fait le pari du contrat de confiance pour parler ensemble de ce qu’ils ressentent, explique Mélissa Boudia. La poésie est une technique intéressante pour partager des émotions, pour créer du lien avec les collègues et avec les encadrants – qui y participent. On n’a pas de rôle surplombant. » L’atelier d’écriture se tient en partenariat avec la Maison des écrivains, qui fait intervenir sur plusieurs séances une autrice et un auteur pour un travail collaboratif avec les « turbulents ». Une restitution des travaux est prévue dans le cadre du Marché de la poésie, en juin, dont ils feront l’ouverture par une « fanfare verbale ». « Les auteurs ont des univers différents, et nous essayons de faire naître de cette rencontre de nouvelles œuvres », indique Mélissa Boudia. En tant que cheffe d’atelier, celle-ci s’assure du bon déroulement des séances, de l’organisation de la venue des auteurs et du lien avec les familles.

Présents ce matin-là, Régina, Ingrid et Marcus font tous trois partie de la SAS. Ils sont en formation pour étayer leurs appétences professionnelles dans deux pôles de production pendant cinq ans, avant d’intégrer cet Esat ou un autre. « Il s’agit de travailler les habiletés sociales (s’habituer à avoir des collègues) ainsi que les contraintes du travail (avoir des horaires fixes, faire preuve d’autonomie). Nous avons des ateliers un peu plus intellectualisés que ce que l’on peut trouver ailleurs », estime Mélissa Boudia.

La logique de production reste présente, qu’elle serve en interne, avec la création de flyers pour les spectacles de la compagnie, ou à l’extérieur, avec des commandes de clients pour de la communication multimédia. Une exposition se prépare, avec la vente d’objets créatifs. « C’est aussi une reconnaissance par le travail, complète Bleuenn Fourage. Il est important de montrer notre production de toute une année pour avoir une visibilité de ces travailleurs-là. »

Profils spécialisés

L’Esat compte six pôles de production, parmi lesquels les arts vivants (théâtre, danse, cirque…), la communication, le graphisme, la couture et la restauration. Chacun des « turbulents » appartient à un pôle principal, puis complète son activité avec d’autres ateliers hebdomadaires. Certains ont des profils très spécialisés. C’est le cas de Vanessa, qui a rejoint l’Esat en 2007 et travaille principalement dans les arts vivants : elle a l’oreille absolue, fait du chant polyphonique et de la batucada (fanfare brésilienne). « Je fais partie de la troupe qui prépare le spectacle de guinguette, avec notamment Edith Piaf pour répertoire », précise-t-elle. Le projet, individualisé et suivi par un éducateur référent, évolue en cours de route. S’il faisait de la batucada au début, David, 41 ans, a rejoint l’atelier d’écriture et travaille pour le journal Le Papotin. « C’est un théoricien de la musique classique plus qu’un praticien, sourit Fabienne Lavanchy, coordinatrice artistique et comédienne de formation, lors du déjeuner qu’elle partage avec lui. Ses problèmes de concentration s’améliorent de plus en plus. »

Non loin du restaurant, dans le petit chapiteau central, où s’affairent les « turbulents » chargés du service, la psychologue Virginie Saury reçoit ceux qui le souhaitent dans le chalet qui lui sert de bureau. Certains bénéficiaires ont des rendez-vous hebdomadaires ou mensuels. D’autres sont reçus plus ponctuellement, à leur demande ou à celle de l’équipe, en cas de difficulté. Il ne s’agit pas de consultations, plutôt des prémices d’un travail thérapeutique, avant une orientation vers l’extérieur si nécessaire et quand il y a de la place. « Ici, nous sommes sur un lieu de travail, nous n’allons pas faire de psychothérapie au sens propre, indique la psychologue. Nous effectuons un travail d’étayage, de mise en mots de difficultés ou d’angoisses dues à des événements conflictuels au travail. » Le référent est parfois présent pour faire office de tiers en cas de conflit, ou pour faciliter l’échange. « L’un d’entre eux a très peu accès au langage, mais a un très bon contact avec son référent technique de l’atelier cuisine, poursuit Virginie Saury. C’est important de les recevoir ensemble en entretien. »

Des émotions à fleur de peau

Souvent, il s’agit de désamorcer des conflits qui peuvent se révéler entre collègues, parfois dus à une incompréhension mutuelle. « Le rapport au langage est autre, explique-t-elle. Il y a parfois des difficultés à comprendre les blagues : une intention va être vécue comme une moquerie. Il faut faire des ajustements, de la mise en lien avec les collègues, essayer de comprendre que l’autre a des intentions, des affects et un vécu différent. Un vide de sens peut être compensé par des angoisses. Beaucoup de personnes ont été moquées pendant leur enfance, ce qui laisse des traces. »

Contractuelle à l’hôpital pendant sept ans avant de rejoindre la compagnie Chapiteaux turbulents, Virginie Saury explique avoir été « très en souffrance » professionnellement. « J’étais la seule psychologue pour trois unités. J’avais l’impression de très mal faire mon travail, confie-t-elle. J’ai trouvé ici un cadre très différent, à taille humaine, où on travaille dans la pluridisciplinarité. Je peux travailler en soirée avec les “turbulents” en tant que serveuse. Je ne suis plus simplement psychologue. » Le même constat est fait par Claire Blot, monitrice-éducatrice de l’atelier « upcycling », où des coussins sont confectionnés à partir de différents matériaux et textures. Elle était auparavant monitrice-éducatrice en foyer et explique avoir voulu quitter des institutions « qui n’avaient pas vraiment le bien-être de la personne en tête ».

Les jours où Virginie Saury a peu d’entretiens, elle navigue d’un endroit à un autre, assiste à l’atelier « communication » ou prend la température dans les cuisines. « Je peux m’asseoir sur un banc et discuter avec un “turbulent” ou des collègues, pour qu’ils puissent me parler de leurs difficultés. Dans ces moments anodins, les choses sont dites. Même si la direction est bienveillante, il peut toujours y avoir des tensions, c’est normal », poursuit-elle.

Vers un logement autonome

C’est aussi pour faciliter le dialogue que deux réunions hebdomadaires sont prévues, l’une le lundi pour l’Esat, l’autre le mardi pour la SAS, afin de discuter de la vie quotidienne au travail et de faire passer des informations. L’occasion que tous se rencontrent et se parlent, en dehors des pôles et ateliers. « On y parle aussi de ce qui ne va pas, on fait part de nos revendications », indique David.

L’association attire toujours plus de familles en quête d’un modèle différent. Les demandes de stages de découverte sont nombreuses : depuis janvier, la structure accueille un stagiaire par semaine, parfois deux. « On évite d’en accueillir plus car nous nommons un référent par stagiaire, et le temps de formation peut être long, indique Anne Martinot Gerschel, directrice adjointe. Nous effectuons une visite des lieux avec la personne intéressée, nous lui montrons les activités pour voir dans quel pôle principal elle voudrait travailler. Et nous voyons selon son savoir-faire et sa pathologie. La cuisine peut, par exemple, être stressante parce qu’il y a des personnes qui passent dans le dos. Il faut aussi que les personnes puissent venir en transport d’elles-mêmes, ce qui n’est pas possible pour tout le monde, surtout en Ile-de-France. » Deux nouvelles personnes ont rejoint récemment la SAS, mais l’Esat reste « archi-plein ». « Nous devons attendre qu’une personne parte pour accueillir à nouveau », poursuit Fabienne Lavanchy.

Depuis 2015, l’association a également ouvert un foyer pour loger dix « turbulents », avec un accompagnement vers le logement autonome. Deux places sont proposées à des personnes extérieures, notamment pour celles en stage. Les cuisines y sont accessibles aux usagers, pour laisser la possibilité aux « turbulents » de faire les courses et de préparer les repas ensemble. « Le foyer a permis à certains d’avoir une meilleure autonomie, d’avoir leur chez-soi en quittant le domicile familial, indique Laurent Sabarly, éducateur spécialisé, qui a rejoint Turbulences ! en 2007. Moniteur d’atelier pour la restauration, il sensibilise les « turbulents » au service en salle et au métier de la pâtisserie. « Cela a rassuré aussi beaucoup de parents qui s’inquiétaient pour l’avenir et venaient nous voir en demandant : “Que se passera-t-il quand on va partir ?” »

Les évolutions sont également palpables chez d’autres « turbulents ». « A son arrivée, une jeune femme parlait très peu et était très inhibée, assure Virginie Saury. Aujourd’hui, elle pose des questions, rit et accroche le regard. Elle a eu assez confiance en nous et a gagné en maturité. Avant d’être ici, ils sont souvent dans des établissements où ils sont traités comme des enfants. Nous prenons très au sérieux les notions de “travail” et de “jeune adulte”. Cela responsabilise. »

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