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Société

Benoît Meyronin, directeur de Care Expérience : « L'éthique du "care", une question politique »


Publié le : 28.05.2020 I Dernière Mise à jour : 01.06.2020
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Benoit Meyronin I Crédit photo Benoit Meyronin

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  • Propos recueillis par Brigitte Bègue

Le coronavirus nous a fait comprendre notre vulnérabilité et l’importance de prendre soin de soi et des autres, affirme Benoît Meyronin (1), spécialiste de l’éthique du « care ».

Actualités sociales hebdomadaires : On parle beaucoup de « care » en ces temps de pandémie. Mais que recouvre cette notion exactement ?

Benoît Meyronin : Effectivement, la crise sanitaire a remis la notion de « care » au cœur des débats. L’éthique qui la sous-tend, la logique du prendre soin et de l’attention à l’autre, est devenue si prégnante pendant le confinement que je me demande comment on a pu l’ignorer si longtemps dans notre manière d’appréhender le monde. Cette relation de soins mutuels – reçus et prodigués – n’est pourtant pas nouvelle. Les premiers a l’avoir initiée sont deux philosophes anglo-saxons, David Hume et Adam Smith. L’idée s’est ensuite propagée dans les milieux féministes américains principalement à l’initiative de la psychologue Carol Gilligan qui proposait, entre autres, que le « care », autrement dit « le soin », soit enseigné aux hommes. L’éthique du « care » s’appuie sur quarante années de travaux en sciences humaines et sociales, lesquels ont été repris en France par des philosophes puis se sont progressivement diffusés dans l’univers sanitaire et médico-social. Mais lors des formations que je donne à des cadres de santé, par exemple, je me suis rendu compte que cette notion, qui repose sur des interactions empathiques n’est pas si connue que ça finalement. J’essaie d’en faire un thème de réflexion pour repenser les pratiques managériales et faire entreprise autrement.

Comment expliquez-vous qu’il ait fallu un virus pour mettre ce sujet en lumière ?

B. M. : En 2010, Martine Aubry [alors premier secrétaire du Parti socialiste, ndlr] avait déjà insisté sur l’importance d’une société du soin mutuel comme autre modèle de développement, mais cela a été un flop. A l’époque, on a parlé de « nunucherie ». Cette anecdote est révélatrice de l’image que beaucoup ont du « prendre soin » : quelque chose relevant du sexe féminin, voire du bon sentiment. Dans le cheminement de l’éthique du « care », il y a une universitaire américaine très importante, Joan Tronto, dont s’est inspirée Martine Aubry. Cette chercheuse a amené la question du soin sur le terrain politique en soulignant qu’elle ne concernait pas exclusivement les soignants mais tout le monde. Si le cadre supérieur peut aller travailler, par exemple, c’est qu’il y a des assistantes maternelles pour garder ses enfants, des aides à domicile pour garder ses parents... Tout un écosystème sans lequel on ne pourrait pas faire grand-chose. On ne voit pas, ou on ne veut pas voir, ce travail de « care », basé sur une division genrée du travail et fourni surtout par des femmes, souvent d’origine étrangère, peu diplômées, peu valorisées. La pandémie a contribué à redonner toute leur place aux métiers du soin mais a rappelé aussi que bien des métiers (caissières, éboueurs, livreurs, etc.) opèrent dans l’indifférence et l’absence de considération. Ils sont pourtant capitaux à notre quotidien à tout point de vue... Le travail de « care » a plus que jamais besoin d’être rendu visible et mieux reconnu. On considère très mal ce qui nous est le plus important. Ce paradoxe est au cœur des théories du « care » depuis longtemps.

La crise sanitaire nous ramène-t-elle finalement à notre vulnérabilité ?

B. M. : Elle nous ramène à notre fragilité au sens ontologique du terme – tomber malade, décéder – mais également à celle d’un monde pris tout entier dans les filets d’un virus qui a confiné plus de la moitié de l’humanité et paralysé nos économies. Dans l’éthique du « care », l’être humain se caractérise en premier lieu par sa vulnérabilité et les besoins de soins inhérents depuis la petite enfance jusqu’à l’âge le plus avancé en passant par les accidents de la vie. On a tendance à l’oublier dans un monde qui valorise la performance, la compétition, le manager, le leadership... La pandémie a permis une prise de conscience, extrêmement concrète, de cette vulnérabilité. Reste à savoir si elle sera durable et se traduira d’effets. En tout cas, tout le monde aura pu se rendre compte que ce n’est pas un concept mais quelque chose que l’on touche du doigt de très très près. Lorsque l’on se croise maintenant dans la rue, dans les commerces, on porte tous des masques. Alors qu’on met les vieux et la mort à distance, la vulnérabilité est devenue très tangible. La reconnaître est un préalable, selon moi. Il suffit de regarder les enfants et de se souvenir d’où l’on vient. Reconnaître sa fragilité ne rend pas plus faible, au contraire, cela rend plus fort. C’est reconnaître l’importance des soins que l’on a reçus et de ceux que l’on donne et du fait que l’on a besoin les uns les autres. C’est prendre conscience de l’interdépendance et de la nécessité de s’épauler. Il faut se réapproprier cette base de la vie.

Ce serait quoi une société du « care  » ?

B. M. : Une société qui arrête de se mentir et qui regarde en face cette question du soin et de l’attention à l’autre. Une société qui réfléchisse collectivement au mieux vivre ensemble et à une meilleure reconnaissance de tous ces métiers invisibles ainsi qu’au modèle économique à mettre en place parallèlement. Individuellement, il faut être plus attentif à l’autre et à soi, moins enfermé dans notre bulle. L’écoute est une posture fondamentale pour l’éthique du « care ». Prendre soin des plus fragiles ne va pas sans écouter leurs besoins et sans une réelle réciprocité. Ce que la personne que j’aide peut m’apporter compte autant, sinon plus, que ce que je lui apporte. Dans les entreprises où j’interviens, ce qui revient le plus fréquemment c’est : « On ne nous écoute pas. » Or la première considération pour quelqu’un consiste à l’écouter vraiment. Cela permet de co-construire des solutions. L’éthique du « care » n’est pas une éthique de l’assistanat mais de la responsabilisation. Quand les parents aident un enfant à grandir, ils visent à le rendre autonome. L’éthique du « care » est aussi une éthique « du faire » qui implique de veiller à restituer à chacun sa puissance d’agir. C’est ce qui crée la confiance en soi.

Vous faites des formations au « care » en entreprise. Y a-t-il véritablement une demande ?

B. M. : Cela commence à émerger un petit peu. Dans le management, on n’a jamais autant parlé d’empowerment mais on a construit des cultures extrêmement militaires, verticalisées, hiérarchisées où les individus sont enfermés dans du normatif, du prescrit, de l’application. C’est plutôt contradictoire avec la confiance, l’écoute, le pouvoir d’agir et la reconnaissance qui forment les quatre piliers de l’éthique du « care ». C’est là-dessus que je travaille avec les managers car la logique du « care » est aussi une logique du « bien faire », compatible avec les impératifs financiers. On se tient tous par la barbichette, en fait. Bien sûr que l’on prend soin d’un nouveau-né mais il nous donne tellement en retour. C’est pareil en entreprise. A condition d’être disponible et d’accepter d’être touché par l’autre, que ce soit la hiérarchie vis-à-vis des salariés et réciproquement. Il n’y a pas de résonance sans vulnérabilité. C’est ça qui est magnifique. Selon le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, une bonne vie est une vie qui résonne.

 


(1) Directeur de la société Care Expérience (Domplus Groupe) et professeur à l’Ecole de management de Grenoble, Benoît Meynorin est co-auteur du livre Replacer vraiment l’humain au centre de l’entreprise (Ed. Vuibert, 2019).

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