Eric Marchandet est l'ancien directeur de l’IRTS Montrouge-Neuilly-sur-Marne-Meaux. Egalement formateur-consultant en ESMS, il estime que grâce à Parcoursup, on remarque « un net essor du nombre de candidats ».
>>> Eric Marchandet :
L’intégration des formations sociales sur Parcoursup a permis de leur offrir une visibilité dont elles ne disposaient pas jusqu’alors. Auparavant, il s’agissait de filières méconnues, peu vendues aux lycéens par les conseillers d’orientation pour leur poursuite d’études post-Bac. Je n’ai d’ailleurs jamais compris le choix d’invisibiliser ces filières au lieu de les valoriser au même titre que les cursus universitaires. Sans disposer de données chiffrées nationales me permettant d’évaluer l’influence de Parcoursup sur la notoriété des diplômes, j’ai pu noter en tant qu’ancien directeur d’institut régional du travail social (IRTS) une nette augmentation des candidats aux formations proposées. L’établissement que je dirigeais n’était pas une exception : mes homologues franciliens faisaient état des mêmes constats.
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Toutefois, cette récente affluence de candidats présente aussi ses défauts : sur les presque 3 000 lycéens qui candidataient à l’IRTS Montrouge-Neuilly-sur-Marne-Meaux, environ 30 % ne prenaient pas de rendez-vous pour les entretiens d’admission ou ne s’y présentaient pas. Selon moi, cela vient du fait que Parcoursup propose à ceux qui s’y inscrivent de valider une dizaine de choix : dans ce cadre, certains diplômes sont sélectionnés par curiosité, par sécurité ou par défaut, mais pas par réel désir de s’engager dans le cursus. En outre, cela a révélé un problème organisationnel au niveau des IRTS franciliens, qui organisaient tous les entretiens des candidats aux mêmes dates, encourageant ces derniers à privilégier les établissements les plus proches géographiquement ou ceux dont le projet pédagogique leur convenait le mieux (double licence notamment).
Des candidats plus jeunes, mal préparés
Parcoursup a également entraîné un net changement de profils parmi les candidats. Avant, il était commun de venir en IRTS après avoir déjà obtenu un Deug (ex-licence), voire une licence ou une maîtrise (ex-master) dans une autre discipline.
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Les étudiants qui choisissaient les carrières du social étaient donc plus mûrs, mieux préparés et surtout mieux armés face aux réalités de leur futur métier. Dans un certain nombre de cas, ils provenaient même d’un environnement familial militant ou déjà impliqué dans le social, qui leur avait donc transmis une certaine appétence pour le métier. Aujourd’hui, en revanche, les nouveaux arrivants sont surtout des sortants du bac. Ils sont plus jeunes, méconnaissent un monde du social qu’ils idéalisent sans doute beaucoup trop. La plupart n’ont même jamais exercé d’activités bénévoles dans le secteur associatif et se retrouvent assez mal préparés à ce qui les attend. Il y a donc un fort taux d’échec aux entretiens d’admission, mais aussi un grand nombre d’abandons après les premiers stages sur le terrain.
Enfin, il faut bien avouer que ce rajeunissement des effectifs a parfois suscité quelques problèmes lors des stages. Dans le secteur de la protection de l’enfance, certains de nos stagiaires se sont retrouvés à devoir encadrer des jeunes à peine moins âgés qu’eux, ce qui a posé problème lorsqu’il s’est agi de nouer une relation de confiance et d’autorité avec eux. La posture professionnelle laissait aussi parfois à désirer. Certains employeurs m’ont ainsi fait remonter des difficultés relationnelles avec plusieurs stagiaires acceptant mal l’autorité, ce qui m’a contraint à mobiliser les instances disciplinaires de l’IRTS, allant parfois jusqu’à devoir engager des procédures d’exclusion des étudiants fautifs.
Marianne Maximi est députée (LFI) du Puy-de-Dôme. Elle se montre de son côté plus critique vis à vis de la plateforme : « Les candidatures en instituts du travail social sociologiquement disqualifiées ».
>>> Marianne Maximi :
En premier lieu, j’estime important de rappeler que je suis opposée à Parcoursup par principe, et pas seulement concernant les formations au travail social. Il suffit d’écouter les témoignages des lycéens qui s’en plaignent pour être convaincue de l’inutilité de cette plateforme. Toutefois, dans le cas particulier des formations sociales, toutes les auditions d’acteurs menées depuis 2019 du secteur confirment que, loin de constituer une source d’attractivité pour ces métiers, Parcoursup aggrave au contraire la pénurie !
Les témoignages du terrain, quels que soient l’activité et le champ des acteurs interrogés, et les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur concordent : la plateforme numérique a disqualifié sociologiquement les candidatures en instituts régionaux du travail social. Les dirigeants d’établissements font état d’un affaiblissement du niveau à l’écrit, de la volatilité des candidats et d’un taux d’abandon beaucoup plus élevé qu’auparavant, pouvant monter entre 10 % et 15 % de l’effectif en première année dans certains IRTS. Le rajeunissement du recrutement fait venir des personnes mal adaptées au parcours de formation aux carrières sociales et mal informées sur la réalité de ces métiers, qui finissent par jeter l’éponge, dégoûtées par ce qu’elles découvrent.
Des profils pertinents écartés par la procédure
Le pire étant que, désormais, pour se conformer aux nouvelles règles de sélection de Parcoursup, les IRTS sont obligés de refuser certaines candidatures plus intéressantes (notamment émanant de publics en reconversion ou en formation continue) pour privilégier le système de vœux et de listes d’attente déployés par la plateforme.
Parcoursup ne saurait expliquer à lui seul la désaffection du public pour ces métiers. Les faibles rémunérations, la pénibilité, la dégradation des conditions de travail… constituent autant de raisons qui éloignent les candidats ou qui font partir ceux qui exercent ces professions. C’était déjà le cas lorsque j’exerçais moi-même en tant qu’éducatrice spécialisée et, depuis, on n’a absolument pas progressé sur ces questions. Mais Parcoursup empire largement cette situation.
Un sujet « emblématique du macronisme »
C’est pourquoi j’ai déposé cette proposition de loi visant à extraire ces formations de la plateforme. Afin de limiter les dégâts. Le problème, c’est qu’il faudra attendre la prochaine niche parlementaire de mon groupe, au mois de novembre, pour que cette proposition puisse être examinée. À moins que, d’ici là, je puisse la faire passer au travers d’une procédure transpartisane, ce qui risque de se révéler compliqué car il faudra convaincre quelques élus du socle présidentiel. Lorsque je discute avec certains d’entre eux, ils abondent sur le caractère délétère de Parcoursup, mais ne sont pas pour autant prêts à tirer un trait sur cette réforme emblématique du macronisme.
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