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Lilia Guin : "Il faut une loi qui décriminalise le travail du sexe"

S'inscrivant dans une démarche de réduction des risques, l'association Paloma, dont Lilia Guin est coresponsable, soutient la participation des personnes concernées. 

Crédit photo DR
[INTERVIEW] Dix ans après l’adoption de la loi visant à lutter contre le système prostitutionnel, le constat de l’association Paloma, engagée pour la santé, les droits et l’accompagnement des travailleurs du sexe, est sans appel : plus de violences, plus de précarité et un accès aux droits trop limité.

Selon Lilia Guin, coresponsable de Paloma, une association communautaire nantaise, les conditions permettant de protéger les personnes concernées par le travail du sexe ne sont pas réunies.

ASH : La loi du 13 avril 2016 fête ses dix ans. Quel bilan en tirez-vous ?

Lilia Guin : Comme dans toutes les associations communautaires de personnes concernées par le travail du sexe, nous pensons depuis le début que cette loi, écrite sans leur participation, est inadaptée. Sur le fond, le texte repose sur une logique simple qui consiste à pénaliser les clients pour tarir la demande et, à terme, faire disparaître la prostitution. Dans les faits, c’est l’inverse qui s’est produit. Dès son entrée en vigueur, les rapports de force se sont inversés. De nombreux clients, craignant les contrôles policiers, négocient beaucoup plus qu’avant : ils mettent les personnes en concurrence, tirent les tarifs vers le bas et imposent davantage de pratiques à risque, notamment des rapports non protégés. Dans le même temps, les travailleurs et travailleuses du sexe ont été contraints de se rendre moins visibles, en s’éloignant des zones éclairées ou surveillées pour protéger les clients vers des lieux plus isolés.

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De plus, depuis le Covid, une grande partie de l'activité s'est aussi déplacée sur Internet, avec ses propres risques : isolement, stigmatisation, méconnaissance du cadre légal pour les personnes qui exercent de manière plus ponctuelle. Il est très difficile de lutter contre cet isolement et de travailler dans de bonnes conditions. Nous voyons aussi émerger depuis deux ans un public qui échange des rapports sexuels contre un hébergement. Ces personnes ne se reconnaissent pas comme travailleuses du sexe ou prostituées et restent souvent invisibles, avec très peu de connaissance de leurs droits. L’ensemble de ces évolutions concourt à une hausse nette des violences, documentée notamment par le programme Jasmine, et observée de manière continue depuis 2016, et de la grande précarité, l’accès aux droits fondamentaux restant très limité (logement, crédit, protection sociale…).

Le parcours de sortie, censé accompagner les personnes qui souhaitent quitter la prostitution, est-il à la hauteur ?

Sur le principe, ce volet se veut protecteur, mais dans les faits, il est très insuffisant. À Nantes, nous avons la chance d’avoir une bonne coordination locale permettant d’orienter une cinquantaine de personnes par an vers ce dispositif. Mais ailleurs, il peut être quasiment inexistant. Même là où il fonctionne, il reste très contraignant et difficile d’accès. Les personnes engagées dans ce parcours doivent s'engager à ne plus se prostituer, à apprendre le français, et leur dossier repasse devant la commission de la préfecture tous les six mois pour vérifier qu'elles tiennent leurs engagements. Et surtout, il ne prend pas suffisamment en compte les trajectoires de vie, souvent marquées par des violences et des traumatismes car beaucoup ont connu un parcours d‘exil et vivent à la rue ou dans des conditions extrêmement précaires en France.

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Ce parcours de sortie pose aussi un problème de stigmatisation. Il identifie explicitement les personnes comme étant issues de la prostitution, ce qui peut être un frein dans leurs démarches, notamment professionnelles.

Quelles évolutions appelez-vous aujourd’hui de vos vœux ?

Pour nous, la priorité est claire : il faut sortir d’une logique répressive. Le tout répressif ne fonctionne pas, et cela se vérifie ici comme ailleurs. Si l’objectif est réellement de lutter contre les violences, il faut décriminaliser l’activité. Une proposition de loi communautaire, portée par la sénatrice Anne Souyris, a récemment été présentée au Parlement le 13 avril 2026 dans ce sens. Elle vise à abroger les dispositions actuelles jugées délétères et à garantir un accès effectif aux droits communs. L’idée est de permettre aux personnes de travailler dans des conditions plus sûres, tout en renforçant la prévention et la lutte contre les violences. Cela supposerait aussi de reconnaître des formes d’organisation collective, comme la possibilité pour les travailleurs du sexe de se constituer en syndicat ou en coopérative, et d’offrir des alternatives réelles à celles et ceux qui souhaitent arrêter. J’aimerais croire à l’adoption de cette loi, mais elle implique des transformations profondes en matière de droit du travail, de droit des étrangers et de politique d'intégration. Or les orientations actuelles des gouvernements ne vont pas dans ce sens. On va suivre son chemin législatif de très près, en espérant qu’elle puisse, malgré tout, aller le plus loin possible.

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