« Ici, je n’ai pas besoin de jouer un rôle », explique Frédéric. Depuis cinq ans, il est membre du Clubhouse du XIXe arrondissement de Paris, où il passe une grande partie de son temps à l’accueil de cette structure démédicalisée dédiée à l’accompagnement et à la réinsertion sociale et professionnelle des personnes concernées par un trouble psychique. Souffrant d’une dépression et de difficultés importantes à affronter le monde extérieur, ce quinquagénaire a trouvé ici un espace où il peut librement parler de ce qu’il traverse, bénéficier d’une oreille attentive et venir en aide aux autres membres. Le tout dans un lieu qui repose sur la libre participation et l’autodétermination de chacun.
La seule condition pour devenir membre est de rencontrer des problématiques de santé mentale. Et l’accompagnement porte ses fruits : en 2024, le taux d’insertion professionnelle pour les affiliés de la douzaine de Clubhouses en France s’élevait à 45 %, dont 93 % en milieu ordinaire. La fréquentation de ces derniers peut aussi contribuer, plus globalement, à une amélioration de la qualité de vie perçue, et même à une diminution de certains symptômes des troubles psychiques. Bertrand Denis, coordinateur et chargé de cogestion et d’insertion, a ainsi en mémoire le parcours d’une participante souffrant d’anorexie : grâce au lien de confiance tissé dans la durée, elle a progressivement accepté de remanger. « La dimension sociale de l’alimentation y a contribué. On repousse les limites », résume le salarié. La convivialité des repas tient un rôle central au Clubhouse, comme en témoigne la vaste cuisine rouge installée juste derrière le sas d’accueil. Le tout dans un espace de plus de 300 m2, spacieux et chaleureux, avec une terrasse végétalisée « qui ne rappelle pas l’hôpital ».
Par-delà le sanitaire
Premier Clubhouse ouvert en France il y a quinze ans, cet espace illustre concrètement combien la question de la santé mentale n’est plus aujourd’hui cantonnée à la psychiatrie, ni au monde du soin en général, mais a investi celui du travail social. Une évolution qui fait écho à la définition qu’en donne l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : la santé mentale apparaît comme un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». Cette définition, tout en critiquant l’accent mis sur la productivité individuelle, « a le mérite d’exister, en rappelant que nous avons toutes et tous une santé mentale et que cette question ne concerne pas que les personnes qui ont des troubles psychiques », souligne Aude Caria, directrice du Psycom.
>>> A lire aussi : La santé mentale des professionnels du social en constante dégradation
Cet organisme public d’information, d’orientation et de sensibilisation distingue de son côté trois dimensions de la santé mentale : les troubles psychiatriques, la détresse psychologique réactionnelle et la santé mentale positive (englobant le bien-être). Pour celle qui dirige le Psycom depuis vingt ans, le mouvement #MeToo a, dès 2017, constitué une avancée majeure vers une meilleure compréhension de la santé mentale en France, en mettant en lumière l’impact des violences sexistes et sexuelles.
Cette dynamique a ensuite été renforcée à la faveur des confinements successifs lors de la pandémie du Covid-19. Une expérience collective inédite qui a impacté l’équilibre psychologique des Français et accéléré des tendances de fond préexistantes. Au même moment, le Psycom enregistrait une hausse des sollicitations : « Enseignants, entreprises, protection de l’enfance… Tous les domaines nous ont sollicité pour essayer de comprendre ce qu’est la santé mentale, faisant sortir cette problématique du champ du soin », complète Aude Caria.
>>> Sur le même sujet : Santé mentale : "Il s’agit de passer à l’après-communication"
Si une telle évolution est largement saluée, elle correspond aussi à une époque où beaucoup d’indicateurs de santé mentale sont au plus bas. Le constat est même vertigineux : plus d’un quart des Français consomment des médicaments pour le mental (anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères ou autres psychotropes) et 13 millions de personnes souffrent d’un trouble psychique, considéré comme sévère pour trois millions d’entre elles.
Coût humain et financier
Une situation qui va en se détériorant, y compris sur le temps long : la fréquence des épisodes dépressifs caractérisés chez les 18-75 ans a quasiment doublé en quinze ans, passant de 7,9 % en 2005 à 13,3 % en 2021, selon le baromètre de Santé publique France. La dégradation est particulièrement spectaculaire chez les jeunes, dont la consommation d’antidépresseurs a bondi de 60 % entre 2019 et 2023, avec une explosion des passages à l’acte suicidaires, en particulier chez les jeunes filles. En 2024, les risques de troubles anxiodépressifs touchaient près de 30 % des 11-24 ans.
Le coût humain et financier est considérable. Selon les données du ministère de la Santé, 23 milliards d’euros sont remboursés en moyenne chaque année « au titre de la souffrance psychique et des maladies psychiatriques », faisant de la santé mentale le « premier poste de dépenses de l’assurance maladie, devant les cancers et les maladies cardiovasculaires ». C’est dans ce contexte que la santé mentale a été déclarée « grande cause nationale » par le gouvernement en 2025, puis de nouveau en 2026, avec plusieurs axes de travail : la déstigmatisation, le développement de la prévention, l’amélioration de l’accès aux soins partout sur le territoire ou encore l’accompagnement des personnes concernées dans toutes les dimensions de leur vie quotidienne.
Favoriser un suivi global
« Nous sommes depuis dix-huit mois sous le régime de grande cause nationale. Plus le temps passe et plus les attentes sont fortes en matière d’annonces structurantes pour la santé mentale en France », indique Laurence Potte-Bonneville, directrice générale de Santé mentale France et cosecrétaire du Collectif Santé mentale Grande cause nationale. Regroupant 25 organisations, ce dernier vient de publier un plaidoyer pour une meilleure politique de santé mentale en France, avec une revendication centrale : favoriser un accompagnement global des personnes, aussi bien à l’échelle des territoires qu’en décloisonnant les interventions en faveur de l’enfance ou en instaurant une gouvernance partagée à l’échelle nationale.
>>> A lire également : Caroline de Charette, la psy qui épaule les ex-détenus
Si Laurence Potte-Bonneville salue ainsi l’annonce par la ministre de la Santé de la création d’une délégation interministérielle à la santé mentale (dont la première réunion devait se tenir le 2 juin) pour succéder à la délégation ministérielle dirigée par Frank Bellivier jusqu’en janvier 2026, elle attend des actions concrètes. « Les constats et propositions sont posés. Nous avons largement matière à construire une politique de santé mentale qui ne soit pas que sanitaire », insiste la directrice de Santé mentale France.
Troubles multifactoriels
Tous les observateurs s’accordent sur le rôle central que doivent y tenir les travailleurs sociaux, qu’il s’agisse de repérage, d’accès aux droits, de lutte contre l’isolement ou d’accompagnement pour échapper à des violences – et ce, malgré leur manque de formation en la matière. La raison en est simple : les troubles de la santé mentale sont toujours multifactoriels. Même s’il existe une part biologique – variable selon les pathologies –, celle-ci interagit toujours avec la personnalité de l’individu ainsi qu’avec son environnement extérieur, ses conditions matérielles de vie, de travail, de logement, son exposition éventuelle à des violences, à du harcèlement…
« Être issu d’un milieu défavorisé multiplie par deux le risque de développer une pathologie mentale, indique Maria Melchior, épidémiologiste à l’Inserm spécialisée dans la santé mentale et les conduites addictives. Le fait que des enfants soient exposés à la précarité et à de la violence sociale peut entraîner chez eux des troubles émotionnels, de l’attention et du comportement, qui auront ensuite des répercussions sur leur scolarité et rendront plus difficile leur entrée sur le marché du travail, ce qui creuse encore davantage les inégalités. »
La chercheuse, qui occupe la chaire annuelle Santé publique au Collège de France pour l’année 2025-2026, a aussi mis en évidence que certains moments de la vie peuvent fragiliser, comme l’arrivée d’un enfant. Si une Française sur dix présente des symptômes de dépression en population générale, elles sont deux fois plus lors de la période périnatale (grossesse et post-partum), quand l’épuisement se combine souvent avec un isolement social plus important et de possibles violences conjugales.
Coucours de circonstances
Martine Anstett a elle-même fait l’expérience de cette période charnière. Sa première hospitalisation en psychiatrie remonte à ses 25 ans, après la naissance de son deuxième enfant et une bouffée délirante liée à la bipolarité. Elle reçoit alors des médicaments pour sortir de son délire, puis rentre chez elle « avec un traitement lourd, deux enfants à charge, mon mari au travail ». La sexagénaire explique : « Ça a été très dur. J’ai divorcé et me suis retrouvée seule avec les enfants. Chaque année, je faisais une rechute, parce que j’avais trop à porter. »
Après quelques années, la situation se stabilise : ses enfants, arrivés à l’adolescence, deviennent plus autonomes ; un implant régule ses hormones ; elle obtient son diplôme et commence à exercer comme éducatrice spécialisée ; puis rencontre son compagnon et trouve un équilibre affectif. « C’est toujours un concours de circonstances pour se casser la figure, puis un autre pour se relever », résume celle qui a ensuite exercée en tant que médiatrice de santé pair.
Forte de son expérience, elle crée en 2018 l’association Jeff pour aider les personnes souffrant de troubles psychiques à retrouver les gestes du quotidien et à se maintenir dans leur logement grâce à la pair-aidance. Aujourd’hui, Martine Anstett est aussi présidente de la Maison de la santé mentale à Strasbourg, qui a ouvert ses portes en juillet 2025. Pionnière en France, cette structure se veut un tiers-lieu convivial et accueillant, sans aucun professionnel de santé. « C’est un espace citoyen où on peut déstigmatiser, sensibiliser, parler de la santé mentale à 360 °, sans être dans un nvironnement médical », indique Dimitri Mathiot, coordinateur du lieu. Martine Anstett complète : « Nous sommes tous susceptibles de voir notre équilibre se détériorer. C’est important d’avoir un espace en dehors de la psychiatrie, où on n’a pas peur d’être enfermé. C’est aussi important de rassurer les gens sur le fait qu’on peut s’en sortir. »
Impacts sur l’insertion
Dix-sept associations aux champs d’action variés – troubles du comportement alimentaire, soutien aux personnes entendant des voix, troubles du neurodéveloppement, etc. – y tiennent des permanences pour accueillir et orienter tout citoyen qui en franchit le seuil. Depuis octobre dernier, la Maison a accueilli plus de 500 personnes : des habitués qui y trouvent une oreille attentive dans les moments difficiles, des personnes en situation de crise ayant besoin d’une aide immédiate, mais aussi quelques curieux attirés par le lieu.
Devenue un enjeu public en dehors du champ médical, la santé mentale favorise des échanges dans les deux sens : des psychologues passent aussi les portes de structures d’accompagnement pour contribuer à l’action sociale. C’est le cas au CCAS de Saint-Jean (Haute-Garonne), qui, constatant que des problèmes de santé mentale non pris en compte limitaient souvent les accompagnements, a intégré une psychologue à son équipe. « Nous luttons ainsi contre les fonctionnements en silos, ce qui permet un accompagnement plus cohérent et un gain de temps », indique Cécile Périé, directrice du CCAS.
La salle de consultation de Marie Biasini Rouhaud se trouve dans l’enceinte du CCAS, ce qui encourage les usagers orientés par les travailleuses sociales de la structure, formées à la prévention en santé mentale, à franchir le pas. Avec succès : en accompagnant une femme pour des problèmes financiers, l’équipe a identifié de possibles troubles psychiques non diagnostiqués et a pu l’orienter vers Marie Biasini Rouhaud. Grâce à son réseau, elle a obtenu un rendez-vous auprès d’un psychiatre puis, après une crise, une hospitalisation. « Cette dame va beaucoup mieux et va de nouveau pouvoir s’occuper de ses enfants », se réjouit la psychologue. Même constat à la mission locale de Montpellier, dotée d’un point écoute depuis plus de vingt ans, avec aujourd’hui deux psychologues exerçant à temps complet. « Plus de 50 % des jeunes que nous recevons ont des difficultés dans leur parcours d’insertion professionnelle dues à des problèmes de santé mentale », détaille Annick André, psychologue au point écoute.
Porosité entre soin et social
L’équipe observe une forte demande de groupes de parole, et des jeunes de plus en plus désireux de mettre des mots sur leurs difficultés – y compris via des diagnostics de troubles dys ou du spectre de l’autisme, par exemple. « Avec les réseaux sociaux, toutes ces notions se sont démocratisées », explique Jessica Mora, coordinatrice à la mission locale. Le point écoute permet aussi de faire face à des obstacles concrets : coût de la séance (même partiellement levé depuis la mise en place du dispositif « Mon soutien psy »), délais d’attente importants, appréhensions face au mot « psychologue » ou faible tolérance aux absences de la part des professionnels en libéral.
Cette porosité croissante entre le soin et le social se traduit aussi par de nouvelles formes d’intervention. Parmi elles, la prescription sociale, déjà mise en place dans certains pays comme la Grande-Bretagne ou Singapour et actuellement à l’étude au ministère de la Santé. Sorties culturelles, activités sportives, ateliers collectifs : autant de ponts entre le médical et le social qui font, eux aussi, sortir pas à pas la santé mentale du seul champ de la psychiatrie.
Des évolutions qui ne sont pas sans conséquence sur les pratiques des professionnels. « Amener la santé mentale dans le travail social vient bouleverser pas mal de choses », souligne Nicolas Chambon, sociologue spécialisé dans ces questions. La première d’entre elles concerne l’écoute : intégrer la dimension de santé mentale rend indispensable l’action d’accueillir la parole sur les violences subies, de la valider, de thématiser l’importance du lien, de la confiance, du sentiment de sécurité, « pour ne pas ajouter de la souffrance à la souffrance, du trauma au trauma ».
>>> A lire aussi : Affaire Lyhanna : la future loi de protection "intégrale" sur les violences sexuelles en détail
Personnes âgées : les grands oubliés
Près d’un tiers des suicides déclarés en France chaque année concernent des personnes de plus de 65 ans. Selon une enquête de la Drees, un tiers des résidents en établissement de plus de 75 ans sont en situation de détresse psychologique. « Les personnes âgées constituent pourtant le parent pauvre du plan gouvernemental en matière de santé mentale », regrette Sylvie Lattanzi, cheffe de projet chez les Petits Frères des pauvres, y voyant les effets de « nos peurs collectives face au vieillissement ».
Si les seniors peuvent être confrontés à des défis supplémentaires et subir « l’âgisme ambiant », selon la professionnelle, on retrouve les mêmes déterminants de santé mentale que dans le reste de la population, avec l’importance des liens sociaux et des conditions matérielles de vie. Les solutions sont, elles aussi, identiques : favoriser les accompagnements pluridisciplinaires et la coordination entre acteurs, mais aussi résorber les inégalités territoriales. « En zone rurale, il faut absolument développer un aller-vers », insiste Sylvie Lattanzi.
Les PTSM, piliers de la politique gouvernementale
Organisation de formations « Premiers secours en santé mentale » (PSSM) dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville ; création de l’émission de radio Full Santé mentale pour sensibiliser le grand public ; déploiement d’une cartographie « Rétab » des structures de soins et d’accompagnement… Voici quelques-unes des actions mises en place par le projet territorial de santé mentale (PTSM) de Meurthe-et-Moselle. Se fondant sur la loi de janvier 2016 pour la modernisation de notre système de santé, les PTSM développés dans chaque département sont pensés en concertation pour répondre localement aux besoins des acteurs et usagers.
En 2024, l’ancien délégué ministériel à la santé mentale a effectué un « tour de France » de ces dispositifs pour préparer la deuxième génération de PTSM. Frank Bellivier y pointait des angles morts persistants, notamment sur les déterminants de la santé mentale ou un accompagnement insuffisant auprès de populations vulnérables.
>>> Retrouvez l'intégralité de l'enquête :
Santé mentale : la pluridisciplinarité, un levier majeur (2/4)
Santé mentale : des initiatives pour se reconnecter aux autres (3/4)
Santé mentale : "Accepter l’essai-erreur permet d’avancer loin" (4/4)