Au début se succèdent des faits de la vie ordinaire, jour après jour. Une famille d’origine roumaine s’installe dans un village norvégien. Cinq enfants, dont un bébé. Le père est roumain, la mère norvégienne. Les enfants vont à l’école, se chamaillent, se font de nouveaux amis. Les parents prennent leur nouveau travail, sont reçus par leurs voisins. La famille se réunit autour de la prière. Ils appartiennent à une église évangélique. Les séquences et les images défilent lentement, glissent comme le temps qui passe.
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Peu à peu apparaît une tension. Elle va grandissant, sans que rien jamais ne s’accélère, sans accents musicaux plus pathétiques, sans cris, sans hurlements. Du début à la fin, le film se tient à la hauteur de la vie s’écoulant inexorablement, indifférente à l’agitation des humains. Les parents sont accusés de maltraitance à l’égard de leurs enfants. Des fessées, des gifles parfois. Les enfants les reconnaissent sans s’en plaindre. Les parents les avouent sans se les reprocher. Ils n’auraient pas dû, mais élever cinq enfants, ce n’est pas toujours facile. C’est leur défense.
En Norvège, la lutte contre les maltraitances subies par les enfants est rigoureuse. Les enfants sont aussitôt retirés de la garde de leurs parents, séparés, confiés à des familles d’accueil. Pour les parents, ce sera un procès civil et pénal. Ils risquent de ne jamais retrouver leurs enfants et d’être condamnés à une peine de prison.
Tous les protagonistes de cette histoire agissent au nom de l’intérêt des enfants. Une rougeur sur une joue a suffi pour l’invoquer. Les enfants sont élevés selon des principes éducatifs traditionnels faisant de la référence à la Bible une constante, affirmant que l’union d’un papa et d’une maman est le fondement de toute famille, interdisant la navigation sur Internet et le téléphone portable. Qui plus est, ces enfants ont été battus. La cause est entendue. La société doit protéger de toute forme de traumatisme les enfants si fragiles. Elle doit faire en sorte que les esprits ne soient pas corsetés dès leur plus jeune âge par un ensemble de règles morales désuètes, empêchés de s’épanouir pleinement dans la société où ils vivent.
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C’est la thèse défendue par les agents de l’« ASE » norvégienne. Un seul remède face à des parents peu enclins à l’autocritique, leur retirer les enfants pour les empêcher de continuer à leur nuire. C’est l’intérêt des enfants. L’intérêt des enfants, les parents prétendent le connaître mieux que ces étrangers ayant fait irruption dans leur intimité familiale. Pour grandir et s’épanouir, leurs enfants ont besoin de l’amour que seuls leurs parents peuvent leur donner, car leurs parents sont les auteurs de leurs jours, c’est aussi simple que cela. Qui peut s’instaurer juge de la bonne façon d’élever un enfant ? Eux font en fonction de leurs traditions, de leurs croyances, de leur culture.
Deux modèles culturels et éducatifs s’opposent avec une violence inouïe, sans cris, sans pleurs, sans heurts physiques. Faut-il choisir, défendre l’un et blâmer l’autre ? Exposer une controverse n’est pas prendre parti. Pourtant, Fjord a pu être ainsi entendu. Pourquoi ? Cela mériterait examen. Mais c’est bien vrai, Fjord prend parti. Quel parti ? Celui d’un modèle culturel et éducatif contre l’autre ?
Non. Ce film montre que toutes les dérives sont possibles, par quelque modèle culturel et éducatif que ce soit, quand celui-ci est considéré comme étant le meilleur à imposer à tous. La croyance en une vérité révélée peut prendre bien des formes. Nul besoin d’une foi évangéliste pour l’installer si solidement dans les esprits. Les parents de cette famille sont accusés de comportements maltraitants à l’égard de leurs enfants. Les oppositions entre enfants et parents sont l’ordinaire au sein d’une famille.
Quand le seuil de l’inadmissible est-il franchi, menaçant le développement de la personnalité d’un enfant ? Un seuil qui, quand il est question de gestes, de comportements et de paroles, peut aussi bien marquer un « trop » qu’un « pas assez ». Poser des interdits à un enfant et vouloir qu’il les respecte fait courir le risque de maltraitances. L’inverse tout autant. Dans les deux familles appartenant chacune à un modèle éducatif opposé, plusieurs fois un enfant désobéissant lance un défi à son père : « Sinon tu fais quoi ? » Comment articuler au mieux les droits des parents, des enfants et de la société ?
Cristian Mungiu ne propose pas un chemin. La famille choisit de fuir, de rompre tous les liens avec la Norvège, les amitiés nouées, le commencement d’un amour. Ils embarquent sur un navire en partance pour la Roumanie ou ailleurs. Au sens propre comme au figuré, ils larguent les amarres. Pas d’autre issue que rompre les liens, le retour et le refuge dans sa communauté culturelle ? Que la tristesse est immense !
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