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« Sextorsion » : pourquoi l’intérêt supérieur de l’enfant doit dicter la loi de l’espace numérique (1/2)

La Ciivise et le gouvernement lancent une campagne nationale de sensibilisation à la sextorsion.

Crédit photo DR
[TRIBUNE] Face à l’industrialisation de la prédation en ligne, la sécurité physique et affective des mineurs doit cesser d’être une option technique pour redevenir un impératif souverain de notre pacte social, estime dans une tribune Denis Roth-Fichet, secrétaire général de la Ciivise. Il s’exprime à l’occasion du lancement de la campagne nationale « Sextorsion », du 25 septembre au 12 octobre, coportée avec le gouvernement.

Près de 2,6 millions de prédateurs sexuels sont connectés en permanence à travers le monde, arpentant les mêmes espaces numériques que nos enfants. Alors que l’État lance sa première grande campagne nationale contre le fléau de la « sextorsion », nous devons regarder en face cette criminalité technologique. En un an, 20 millions d’enfants de 12 à 17 ans ont été victimes d’exploitation ou d’atteintes sexuelles en ligne – soit près d’un jeune internaute sur deux – selon l’Unicef (enquête « Disrupting Harm », septembre 2026). La cyberpédocriminalité n’est plus une dérive technique confinée au darknet ; elle s’est muée en un continuum de la violence physique et numérique qui déjoue nos lois et colonise l’intimité des plus vulnérables. Face à cette industrialisation du crime, notre silence est un consentement meurtrier passif. Pour protéger l’intérêt supérieur de l’enfant – défini non comme une abstraction juridique, mais comme la satisfaction stricte de son besoin fondamental de sécurité physique et affective –, le temps des demi-mesures est révolu.

I. Du darknet aux réseaux grand public : le continuum de l’emprise

Pendant des décennies, la conscience collective a cantonné les violences sexuelles faites aux enfants à des cercles géographiques circonscrits : la maison, l’école, le club de sport. Aujourd’hui, cette grille de lecture est obsolète. Les violences sexuelles traversent les écrans, empruntent les réseaux sociaux, s’insinuent dans les mondes virtuels de jeux en ligne et colonisent les messageries chiffrées. Le téléphone portable est devenu une porte d’entrée permanente, non censurée et directe vers l’intimité des mineurs. Cette évolution constitue l’une des mutations criminelles les plus profondes de ces trente dernières années. Elle n’a pas inventé une nouvelle pédocriminalité, car la nature du crime reste identique dans sa cruauté. Mais elle a offert à la prédation un territoire affranchi de toute contrainte géographique, disponible 24 heures sur 24, où les identités peuvent être falsifiées et où des milliers de victimes potentielles peuvent être approchées simultanément.

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Contrairement aux idées reçues, les prédateurs ne se cachent pas prioritairement dans l’ombre du darknet. Ils s’installent là où vivent les mineurs. L’étude de l’Unicef le démontre de façon accablante : près de 60 % des atteintes sexuelles en ligne se produisent sur les plateformes de médias sociaux et 14 % dans le cadre des jeux en ligne. Les prédateurs déploient leurs pièges sur des espaces grand public que l’on pense protégés : Facebook (50 %), WhatsApp (29 %), Instagram (24 %), Snapchat (13 %) et TikTok (12 %). Les auteurs exploitent sciemment la conception même de ces plateformes – l’envoi de demandes de contact non sollicitées, l’invitation à poursuivre les échanges dans des discussions privées, la création de faux profils ou la réapparition sous de nouvelles identités après avoir été bloqués – pour capter la confiance des enfants. Les statistiques révèlent ainsi que 38 % des enfants victimes ont rencontré leur agresseur pour la première fois en ligne.

Désormais, le réel et le virtuel se fondent dans un continuum de la violence. Une conversation engagée en ligne mène à une agression physique ; inversement, une agression intrafamiliale peut être filmée pour être diffusée à l’échelle mondiale. Plus dramatique encore, le numérique modifie le rapport au temps. Si l’agression physique s’achève dans le temps, sa captation et sa diffusion en ligne condamnent l’enfant à une exposition perpétuelle. L’enfant grandit avec la certitude ou la crainte permanente que les images de son martyre continuent de circuler, figeant le traumatisme dans un présent perpétuel.

II. L’IA, de la manipulation à la prédation industrielle

L’emprise numérique classique repose traditionnellement sur le « grooming » (le conditionnement) : une stratégie psychologique méthodique où l’agresseur simule la bienveillance pour s’installer dans le quotidien du jeune et s’y rendre indispensable, avant d’extorquer un premier contenu intime et de faire basculer la relation dans le chantage (sextorsion). L’enfant est ainsi enfermé dans le silence par un sentiment de culpabilité savamment inoculé par son bourreau, qui utilise sa détresse pour resserrer son contrôle.

L’émergence de l’IA générative a fait franchir à cette menace un cap industriel et asymétrique. Désormais, les agresseurs n’ont plus besoin d’établir une relation de confiance ni d’obtenir le consentement d’un enfant pour le sexualiser. Un cliché anodin publié sur un profil public ou récupéré sur un espace de vie scolaire suffit. En quelques secondes, des logiciels permettent de générer des hypertrucages sexuels d’un réalisme saisissant (les « deepnudes »). Pour l’enfant victime, l’effraction psychique, la honte et la peur de la diffusion sont identiques à celles provoquées par une image réelle. De plus, l’IA permet d’automatiser le conditionnement à grande échelle. Des modèles conversationnels autonomes peuvent générer automatiquement des milliers de messages personnalisés, adaptés à la psychologie, au langage et aux habitudes de chaque enfant, démultipliant les capacités de manipulation des auteurs.

>>> À lire aussi : "Seuls 1 % des auteurs condamnés" : la Ciivise ouvre la Commission sur le traitement judiciaire des violences incestueuses

Pour nos services d’enquêtes spécialisés, le défi est colossal : comment distinguer les visages synthétiques créés de toutes pièces de ceux d’enfants réels attendant un secours physique immédiat ? Consacrer des heures d’investigations à des victimes virtuelles alors que des enfants en danger de mort physique immédiate espèrent une intervention est une tragique source de dispersion des forces. Pourtant, nier la gravité de l’IA générative criminelle sous prétexte qu’aucun enfant réel n’aurait été violé à l’instant de la production de l’image est un contresens dramatique : ces visuels alimentent les dérives de communautés sadiques qui, une fois désensibilisées, recherchent des passages à l’acte réels.

III. Quand l’exploitation s’organise en réseaux sadiques de pairs

À cette sophistication technologique se conjugue une baisse préoccupante de l’âge des auteurs. Les services spécialisés constatent l’implication croissante de mineurs dans des faits graves de sextorsion entre pairs, de cyberharcèlement sexiste extrême ou d’administration de groupes d’échanges criminels. Cette dérive est alimentée par une exposition de plus en plus précoce à une pornographie extrême qui banalise l’humiliation, l’asymétrie et la domination corporelle dans l’espace numérique. La violence n’est plus seulement subie, elle est apprise et reproduite.

L’extorsion sexuelle de mineur, communément appelée sextorsion, est aujourd’hui l’un des phénomènes pédocriminels les plus fréquemment perpétrés par des mineurs à l’encontre de leurs propres pairs. Une simple photo suffit à l’amorcer. Un premier envoi au sollicitant enclenche un engrenage redoutable. Dès cet instant, l’image devient une monnaie d’échange : celui qui l’a obtenue menace de la diffuser à l’entourage, à l’école ou aux proches. Le mineur visé se retrouve contraint d’obéir. Une demande en appelle une autre, et chaque concession renforce l’emprise du chantage, qui mène souvent à envoyer des contenus pouvant aller jusqu’à l’autopénétration filmée, à verser des sommes d’argent importantes ou à accepter une rencontre physique avec son maître-chanteur.

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Plus grave encore, nous assistons à l’émergence de réseaux structurés de sadisme en ligne (« sadistic online exploitation »), à l’instar des groupes cybercriminels connus sous les noms de CVLT ou 764. Majoritairement animés par des adolescents – souvent d’anciennes victimes –, ces écosystèmes nihilistes ne recherchent pas le gain financier mais la glorification de la cruauté et le pouvoir au sein de communautés closes. L’accès aux cercles les plus restreints y est tarifé par la détention ou la production préalable de contenus pédocriminels. Les victimes, recrutées sur des plateformes de jeux vidéo grand public comme Roblox ou Minecraft, sont progressivement coupées de leurs proches, désensibilisées par l’exposition à des contenus d’une violence inouïe, puis acculées à des sévices extrêmes ou au suicide, sous la menace de voir leur intimité étalée en ligne.

Face à cette violence dématérialisée, la justice a dû opérer sa propre révolution doctrinale. Par un arrêt historique du 14 janvier 2026, la Cour de cassation a confirmé la qualification de viol pour un mis en cause ayant contraint une victime mineure, par chantage numérique à distance, à commettre des actes de pénétration sur elle-même. La contrainte psychologique à distance est enfin judiciairement reconnue pour ce qu’elle est : un viol d’une extrême violence physique et mentale commis sous l’emprise d’un agresseur.

IV. Briser le déni, le silence et l’impunité structurelle

Pourtant, malgré ces avancées de la jurisprudence, notre réponse collective achoppe sur un système d’impunité structurel. En France, près de 97 % des auteurs de violences sexuelles sur mineurs échappent toujours à une condamnation pénale. Seuls 8 % des enfants victimes bénéficient d’un soutien social positif lors de leur première révélation (« je te crois, je te protège ») et, dans 60 % des cas où l’enfant se confie à un professionnel de l’enfance, aucune action de protection n’est engagée. Ce blocage systémique plonge ses racines dans une culture collective du déni, profondément marquée par le traumatisme historique de l’affaire d’Outreau. La crainte obsessionnelle de l’erreur judiciaire et la résurgence de théories antivictimaires délétères, comme le prétendu syndrome d’aliénation parentale – pourtant formellement proscrit par le ministère de la Justice –, paralysent la chaîne de signalement. Les professionnels de première ligne (médecins, enseignants, travailleurs sociaux), redoutant des poursuites disciplinaires, préfèrent trop souvent détourner le regard.

Ce déni est redoublé par le silence dramatique dans lequel sont enfermés les enfants eux-mêmes. L’étude mondiale de l’Unicef apporte à cet égard une preuve statistique terrifiante : plus de 40 % des enfants victimes n’ont jamais parlé à personne des abus subis. Lorsqu’ils se confient, ils le font de façon majoritaire auprès de leurs pairs (un ami dans 23 % des cas, un frère ou une sœur) ou de leur mère. Moins de 1 % des enfants victimes se tournent vers la police, un travailleur social ou une ligne d’assistance officielle.

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Pourquoi un tel silence ? L’Unicef identifie une barrière majeure souvent trop ignorée par les familles : une part importante des enfants se taisent par crainte que leurs parents ne leur confisquent leurs appareils numériques ou ne leur interdisent l’accès aux réseaux. En imposant des restrictions ou en punissant de manière punitive l’usage des écrans, les adultes pensent protéger les mineurs, mais ils ne font en réalité que renforcer le chantage de l’agresseur, fermer la porte de la confidence et aggraver le silence protecteur du crime. C’est précisément pour briser ce cercle vicieux que la campagne nationale « Sextorsion » se donne pour mission d’informer les jeunes qu’ils ne sont en aucun cas responsables de ce chantage et de les inciter à parler sans crainte de sanctions parentales.

Ce silence est enfin entretenu par les agresseurs grâce à une instrumentalisation perverse des normes de genre. L’enquête de l’Unicef révèle que les prédateurs utilisent la stigmatisation sociale et la culpabilité pour réduire les filles au silence, faisant d’elles les complices présumées de leur propre calvaire. Pour les garçons, la stratégie est inverse : les abus sont minimisés par les auteurs, qui exploitent le mythe de la virilité et de l’autosuffisance (« un garçon doit se débrouiller seul »), tout en usant de chantages odieux liés à la révélation ou à l’insinuation calomnieuse de leur orientation sexuelle. Face à ces mécanismes de domination psychologique, nos moyens d’enquête restent dérisoires. Si l’Ofmin réalise un travail remarquable, les effectifs spécialisés dédiés à la cyberpédocriminalité au niveau national restent notoirement insuffisants pour faire face au déferlement des signalements.

 

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