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Cyberpédocriminalité : "Ce qui se passe en ligne se retrouve ensuite hors ligne"

Solène Podevin-Favre (avec le micro) est présidente de l’association Face à l’inceste.

Crédit photo Face à l'inceste
[INTERVIEW] Dix-huit mois après la fermeture de Coco, plateforme citée dans plusieurs affaires de violences sexuelles et de pédocriminalité, le site a refait surface à la mi-avril 2026 sous le nom de Cocoland. Pour Solène Podevin-Favre, présidente de l’association Face à l’inceste, cette réouverture révèle l’urgence d’une réponse publique beaucoup plus ferme.

Le parquet de Paris a annoncé, le 28 avril 2026, l’ouverture d’une enquête judiciaire après la réapparition du site Coco, relancé sous le nom de Cocoland. Fermée par la justice en juin 2024, la plateforme avait été citée dans plusieurs affaires de crimes sexuels – notamment celle impliquant Dominique Pelicot – et était considérée par plusieurs associations de protection de l’enfance comme un repère de pédocriminels. Entre 2021 et 2024, plus de 23 000 procédures judiciaires en lien avec la plateforme y avaient d’ailleurs été recensées. Accessible sous une nouvelle adresse URL, le site était en ligne ce mercredi 29 avril 2026.

 

ASH : Comment avez-vous réagi en apprenant la réouverture de cette plateforme ?

Solène Podevin-Favre : Nous avons eu connaissance de la réouverture du site autour du 20 avril 2026. Des informations nous avaient été soufflées, et nous avions aussi vu passer des éléments dans la presse indiquant qu’il s’agissait d’une déclinaison de l’ancien Coco. Nous avons donc voulu vérifier immédiatement ce qu’il en était en créant un faux profil de jeune fille de 13 ans, pour tester la modération du site et l’effectivité du contrôle de l’âge. En dix minutes, une quinzaine d’hommes majeurs l’avaient déjà sollicitée. Certains ont envoyé des images sexuelles explicites. En aucun cas, ils ne pouvaient ignorer qu’elle avait 13 ans, puisqu’elle le leur disait clairement. Alors même qu’elle répondait ne pas vouloir voir ces images, certains ont continué. L’un d’eux a même expliqué qu’il aimait envoyer ce type de contenus à des jeunes filles, et qu’il le ferait même avec une enfant plus jeune encore. C’était complètement hallucinant et dramatique.

>>> Sur le même sujet : Le site de rencontres Coco définitivement fermé

Dès le lendemain, nous avons publié un article pour relater cette expérience et demander la fermeture du site. Les réactions ont été nombreuses. C’est ce qui nous a conduits à lancer une pétition lundi. Elle rassemble aujourd’hui plus de 6 000 signatures. Il faut rappeler que, lors du précédent épisode, une enquête avait été ouverte en décembre 2023, mais la fermeture du site n’était intervenue qu’en juin 2024. Six mois, c’est interminable quand des enfants peuvent être exposés à des prédateurs. Lorsqu’il s’agit de la protection de l’enfance, on devrait agir bien plus vite.

Que demandez-vous concrètement aux pouvoirs publics ?

Nous demandons d’abord la fermeture immédiate de cette plateforme sur le territoire français ainsi que des mesures empêchant sa réapparition sous d’autres formes. Il faut également renforcer les moyens d’enquête : davantage d’effectifs dans les services spécialisés en cyberpédocriminalité, des investigations plus rapides et une coopération internationale accrue. Nous avons vu récemment, avec l’affaire des poupées vendues sur Shein, que l’État pouvait réagir vite lorsqu’il le décidait. C’est donc aussi une question de volonté politique. Les violences sexuelles et l’inceste ont un coût humain immense, mais aussi un coût économique considérable pour la société. La Ciivise l’avait estimé à près de 9 milliards d’euros par an. Si une partie de ces ressources était davantage investie dans la prévention, le repérage précoce et la protection des enfants, nous n’aurions pas autant d’actualités liées aux violences sexuelles et à leurs conséquences.

>>> À lire aussi : "Seuls 1 % des auteurs condamnés" : la Ciivise ouvre la Commission sur le traitement judiciaire des violences incestueuses

Il faut aussi avoir conscience que ce qui se passe en ligne se prolonge hors ligne. Plusieurs affaires médiatisées l’ont montré : les agresseurs ont utilisé ce type de plateformes pour recruter ou entrer en contact. Il existe donc un continuum très clair entre les usages numériques et les violences commises dans la vie réelle. On peut, enfin, se demander qui sont ces hommes qui se connectent, où ils travaillent, s’ils sont en lien avec des enfants, ou s’ils ont eux-mêmes des enfants dans leur entourage. Si l’on parvient à les identifier à ce moment-là, on évitera peut-être de futurs passages à l’acte.

Le gouvernement a-t-il réagi à votre mobilisation ?

Dans sa réponse au député Arnaud Bonnet (groupe EELV) au sujet de la réouverture du site Coco, ce 29 avril 2026, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a reconnu que la véritable difficulté résidait dans la capacité à faire fermer immédiatement un site en dehors d’une procédure judiciaire. Le constat est donc partagé au sommet de l’Etat. Reste maintenant à savoir quelles solutions concrètes seront mises en œuvre. À ce stade, aucune piste d’action n’a été formulée pour avancer sur la régulation des plateformes numériques telles que Cocoland. Il appartient désormais au gouvernement d’agir, avec précision, clarté et rapidité, pour mettre un terme à ces dérives. Chaque jour qui passe, ce sont potentiellement des enfants que l’on met en danger.

>>> À lire également : Inceste : "Pour sortir du déni, il faut une dynamique collective" (Nathalie Mathieu)

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