Il y a un style Durand, reconnaissable entre mille. Cette voix qui jamais ne s’élève. Ce débit lent, assuré. Ces mots à l’économie, décochés comme des flèches et ponctués de silence. Cette intensité du regard qui, derrière des lunettes rondes, capte l’attention. Il y a un style et une parole, engagée contre vents et marées, intransigeante envers les agresseurs, protectrice envers les victimes. Un ton sans concession, qu’il a imposé dans les médias au fil de ses interventions.
Coprésident de 2021 à 2023, aux côtés de Nathalie Mathieu, de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), Édouard Durand a incarné l’institution autant qu’il a popularisé un slogan : « Je te crois, je te protège. » « On lui doit d’avoir été un porte-parole magnifique, loue la militante féministe Ernestine Ronai, qui a œuvré à ses côtés comme membre de la Ciivise, et plus encore sur le front des violences faites aux femmes. Par son travail et sa capacité à intervenir dans les médias, il a fait entendre la réalité des violences sexuelles faites aux enfants et leur scandaleuse absence de protection. »
>>> Sur le même sujet : L’art comme rempart contre l’inceste
Si d’autres ont croisé le fer bien avant lui, si d’autres ont bataillé à ses côtés, Édouard Durand aura été le catalyseur d’une prise de conscience : chaque année, 160 000 enfants subissent les assauts de leurs agresseurs. Un toutes les trois minutes. Et derrière ces chiffres, un fait de société : ces violences sexuelles ne sont pas seulement des drames personnels. Elles font aussi l’objet d’un « déni massif, puissant, ancien, enraciné, structuré et structurant », écrit-il dans son plaidoyer 160 000 enfants. Violences sexuelles et déni social, paru en février 2024. Avec un corollaire immédiat : « l’impunité des agresseurs ».
Une grande blessure
Au cœur de l’été, on retrouve Édouard Durand à son bureau du tribunal pour enfants de Pontoise, où le quinquagénaire exerce les fonctions de vice-président depuis avril 2024. Bientôt deux ans ont passé depuis son éviction de la Ciivise. « J’en retiens une chose qui m’a profondément marqué : l’appel à témoignages et la dimension politique de la parole confiée, explique-t-il. Ces 30 000 témoignages ne sont pas 30 000 affaires privées. Dans la démarche des personnes, le besoin de témoigner était à la fois personnel et social. “Je témoigne pour moi et pour que les enfants soient mieux protégés”, disaient-elles. »
>>> A lire aussi : Adrien Taquet : "Il faut laisser le temps aux professionnels de s’approprier une loi"
De fait, la fin de l’appel à témoignages est aussi ce qui restera une « très grande blessure » de cette aventure. « La nouveauté, la légitimité et la force de la Ciivise : être adossée à la parole des victimes. La commission a rendu représentable la violence subie par les enfants aujourd’hui. C’était un devoir moral de la faire perdurer. Y mettre un terme, c’est considérer qu’on a assez entendu la parole des victimes. »
Décembre 2023, le gouvernement accède aux demandes de maintenir la Ciivise, dont les missions s’achèvent à la fin de l’année. Mais ce sera avec une nouvelle gouvernance. Édouard Durand en conserve un souvenir amer. « Personne n’a contesté l’ampleur du travail accompli pendant ces trois ans. Dire qu’il est formidable et y mettre un terme est une trahison. »
Démissions et scandales
La vie de la Ciivise a toujours été tumultueuse. On ne compte plus les démissions qui l’ont traversée. Avant lui, ce fut l’ancienne ministre Élisabeth Guigou. Après lui, la pédiatre Caroline Rey-Salmon, éphémère coprésidente un temps visée par une plainte pour agression sexuelle. Pendant sa coprésidence, des désaccords avaient poussé certains à quitter le navire. La même Caroline Rey-Salmon s’était opposée à rendre obligatoire le signalement des violences par les médecins. Le pédopsychiatre Guillaume Bronsard avait fustigé « la posture militante féministe » de la commission.
Dans l’institution judiciaire, le ton d’Édouard Durand dérange. « Un magistrat ne peut pas dire : “Je te crois”, s’agace l’ancien juge des enfants Jean-Pierre Rosenczveig. Je partage l’objectif d’entendre et de protéger, mais je conteste le slogan, qui se veut politique. Un juge se doit, malgré les statistiques, de passer au crible ce qu’on lui dit. » Édouard Durand assume, refusant de se réfugier derrière des concepts qu’il juge mal interprétés : « Je ne veux pas être spectateur. La présomption d’innocence est un principe fondamental que je respecte scrupuleusement en tant que magistrat. Mais elle n’implique en aucune manière de suspendre dans le temps le rapport à la réalité. Elle ne signifie pas qu’on ne sait pas. Or qui a le pouvoir de dire ? Lorsque la justice reconnaît 3 % des auteurs coupables, la société est autorisée à se prononcer. »
L’icône d’une cause
Ses détracteurs voient dans son départ une trop forte personnalisation de l’institution. « Le gouvernement a choisi de changer de gouvernance parce que la personnalité du meneur l’emportait sur la cause », analyse Jean-Pierre Rosenczveig. « La personnalisation est contre-productive, abonde l’ex-coprésidente Nathalie Mathieu. C’est un leurre pour les victimes. »
Mais qu’on le déplore ou non, rarement juge des enfants n’aura été aussi plébiscité. D’abord par une partie des membres de sa commission, qui démissionnèrent dans la foulée de son départ. Puis par des pétitions en masse réclamant son retour ou sa nomination, début 2025, à la tête du futur Haut-commissariat à l’enfance. Par le monde du spectacle, encore. Auditionnée au Sénat, l’actrice Judith Godrèche, avec qui il fera la couverture de Télérama, prendra sa défense devant la délégation aux droits des femmes. En quelques mois, le juge est devenu l’icône des militants de la cause. Jusqu’à voir son ouvrage brandi par une poignée de femmes en plein Festival de Cannes.
>>> A lire également : Bonnes feuilles de l'ouvrage "Accompagner l'enfant victime d'inceste" (1/4)
Apprécié, Édouard Durand l’est aussi des travailleurs sociaux. Et il leur rend bien, soulignant le « rapport admiratif » qu’il conserve à leur égard. « Je ne pourrais pas exercer sans tenir compte de leur compétence. La mienne est fonction de la leur. Je ne peux me représenter ce que vit un enfant que si ces professionnels m’écrivent, suscitent une représentation fondée sur des connaissances. » Il interroge la qualité du sommeil, l’alimentation, la relation aux autres, les signes d’état de stress, la nature psychique du lien. Pour garantir les besoins fondamentaux. Et éviter l’arbitraire, le triomphe de la subjectivité. « Quelles que soient notre histoire, nos volontés, nos aspirations, certaines données nous obligent. Pour la garantie de sécurité. »
Du séminaire à la magistrature
Édouard Durand a voué sa carrière à la lutte contre les violences. Celles faites aux femmes d’abord, puis celles subies par les enfants. Avec la volonté, une fois encore, de ne pas être spectateur : « Dans mes fonctions de juge, j’ai réalisé que cet engagement contre le déni, contre l’impunité des agresseurs et l’absence de protection des victimes impliquaient une réponse sociale. Et que je voudrais participer à la mise en œuvre d’une politique publique de protection de l’enfance. » La Ciivise y a contribué. Mais le magistrat ne cache pas ses regrets de voir la plupart des préconisations rester lettre morte. « On sait aujourd’hui ce qu’est le psychotraumatisme. Bien sûr que ça me révolte qu’on n’organise pas les soins qui y sont liés. »
De son père, avocat, il a hérité le goût de la magistrature. Par sa mère, fondatrice au milieu des années 1980 à Troyes d’une des premières missions locales, il s’est forgé un regard éthique sur les personnes en marge. « Justice judiciaire et justice sociale ont en commun la dignité de toute personne. Être entre semblables est un enjeu essentiel dans mes fonctions, explique-t-il. Ces enfants, tout-petits, ont les mêmes émotions, les mêmes besoins que nous. Et leur parole a la même valeur que la nôtre. »
Bibliophile revendiqué, le juge place l’expérience de la rencontre avant toute chose : « Le dialogue est mon moteur, souligne-t-il. Il me fait penser, comprendre. Les livres viennent ensuite. » Après deux années passées au séminaire, ce catholique, qui a conservé intacte sa foi, aurait pu devenir prêtre. Il en a gardé le goût du sacerdoce, mais a préféré le droit. Privé. Pour « être en lien avec [ses] semblables, au cœur de la vie réelle ».
>>> A lire aussi : "Le déni collectif reste très puissant" (Ciivise)
Intarissable sur sa pratique professionnelle, il se veut discret sur sa vie personnelle. Du bout des lèvres, il évoque son goût de la peinture, des promenades, des temps passés en famille. Puis se ravise, esquive les questions. Celle des enfants : « Je n’y répondrai pas. Très vite, j’ai compris que les parents pouvaient dire : “Vous me comprenez”, ou l’inverse. »
A-t-il été confronté à des violences pour se livrer corps et âme dans ces combats ? « Ma réponse est celle-ci, esquisse-t-il, tirant sur sa vapoteuse. La prise en compte des violences conjugales a été première. Dans Éthique et infini, la première question posée à Emmanuel Levinas est : “Comment vient-on à penser ? Est-ce par la lecture de livres ?” Le philosophe répond : “Non, c’est par l’expérience. Particulièrement la confrontation à une scène de violence”. »