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A Calais, un début d’année bien routinier

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Sur le campement de Loon-Plage près de Grande-Synthe le 23 novembre 2021. 

Crédit photo Louis Witter
L’année 2022 a commencé sur les campements du littoral comme l’année 2021 s’est terminée et comme, avant elle, 2020 s’était déroulée. Alors que les expulsions tous les deux jours continuent, les bénévoles se retournent sur leur année et espèrent des changements pour celle qui vient.

A la Warehouse, le hangar de l’Auberge des migrants en sortie de Calais, les bénévoles s’activent ce lundi 3 janvier comme le reste de l’année. Le ballet des camionnettes qui entrent et sortent du hangar rythme ce début de journée sous la grisaille calaisienne. Depuis quelques jours, les volontaires de Human Rights Observers (HRO), qui documentent les expulsions quasi quotidiennes des lieux de vie, sont fébriles. Le 30 décembre, à quelques heures du réveillon, des violences ont éclaté dans un campement situé à quelques centaines de mètres du hangar. CRS et gendarmes sont arrivés en nombre et ont refusé que les personnes exilées récupèrent leurs tentes et leurs affaires. En colère, les réfugiés se sont rebellés et, pendant deux longues heures, le campement est noyé sous les gaz lacrymogènes, sous les tirs de lanceurs de balles de défense et sous les grenades de désencerclement. Le bilan officiel fait état de quinze policiers blessés et les associatifs de trois personnes à l’hôpital. Quelques jours plus tard, le 2 janvier, dans ce qui est considéré par les associations comme des représailles, une centaine de membres des forces de l’ordre ont procédé à une évacuation d’envergure. « Ça résume plutôt bien cette année », entame Emma, coordinatrice du projet HRO, « il y a une volonté de l’Etat de surprendre, de mener une politique de plus en plus répressive contre les personnes exilées ».

En 2021, Human Rights Observers a dénombré 1 226 expulsions de lieux de vie, « pour la seule ville de Calais », précise Emma. « Dès le mois d’avril, les autorités ont changé de planning et ont procédé de plus en plus par surprise, toutes les 48 heures d’abord, puis toutes les 36 heures ensuite. » Pour elle, l’année a été marquée par l’augmentation des intimidations des bénévoles par les forces de l’ordre durant les expulsions. Filmés par les téléphones personnels des agents, entravés dans leurs observations, verbalisés pendant le confinement, la jeune femme déroule les atteintes constatées en 2021. Pourtant, à l’automne, une médiation a été amorcée par le gouvernement lors de la grève de la faim de Ludovic Holbein, Anais Vogel et Philippe Demeestere. L’actuel patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), Didier Leschi, a été nommé médiateur. Un monologue de l’Etat selon plusieurs associations, que dénonce Emma également : « On ne nous a jamais informés des décisions, il n’y a eu aucune médiation malgré les revendications des grévistes, aucun respect du nouveau protocole sur le terrain, notamment sur la récupération des tentes. »

« Même ce que l’on pensait être de petites victoires après la médiation, c’était trop beau pour être vrai », confirme de son côté Pierre Roques, le coordinateur de l’Auberge des migrants. « L’Etat agit de plus en plus comme un privé à la frontièrecontinue le trentenaire. Alors qu’il devrait agir en entité dépassionnée, il agit désormais comme une personne, avec des affects, des vengeances, ce qu’on a vu le 2 janvier quand les forces de l’ordre sont revenues sur le campement de Old Lidl après les affrontements de fin décembre» A la fin de l’année, la fondation britannique Choose Love s’est retirée de Calais et a cessé de financer les associations présentes à l’Auberge des migrants. Une perte estimée à 600 000 € par an, soit près des deux tiers des financements et qui fait planer le doute quant à la survie de nombreuses d’entre elles. « L’une des associations était financée à 100 % par Choose Love. Nous sommes donc aujourd’hui lancés dans une importante recherche de financements », souligne Pierre Roques. Avec le Front commun, l’Auberge des migrants approche fondations et œuvres de charité afin de combler le vide le plus rapidement possible. De leurs côtés, les associations ont lancé le Calais Appeal, un appel à dons adressé aux donateurs particuliers, « surtout britanniques, qui donnent davantage pour Calais que les donateurs français, ces derniers pensant pour beaucoup que, depuis 2016 et l’expulsion du bidonville, il ne se passe plus rien ici ».

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Des espoirs

Si la grève de la faim a ravivé l’intérêt médiatique à la frontière franco-britannique, la déception est grande sur le résultat de la médiation qu’elle avait fait naître. « On s’est pris à rêver, à avoir quelques espoirs », sourit Pierre Roques. « Mais ça n’a pas duré longtemps. En revanche, ça a renforcé le lien entre les associations et ça a renoué celui qui avait été un peu perdu avec les Calaisiens. » Ludovic Holbein, qui avait pendant 38 jours cessé de s’alimenter dans l’église Saint-Pierre, dresse le même constat : « Cette grève, c’était un cri du cœur, une action choc, complémentaire de ce qu’on avait entamé avec notre association Shanti les derniers mois : créer du lien avec les gens de Calais, et venir en aide aux personnes exilées. » C’était sa première année à Calais, la découverte : « Qui peut imaginer une situation pareille en France ? Ça a été un choc, mais une lutte permanente. » Avec Anaïs Vogel, ils ont créé cette année leur association après avoir apporté leur aide à plusieurs d’entre elles. Avec Shanti, ils ont ramassé les déchets sur les campements, gravé les noms des plus de 300 personnes décédées à la frontière, réalisé avec des lycéens des cerf-volants avec les tentes déchirées par les autorités… « On n’a peut-être pas fait bouger grand-chose politiquement, on n’a peut-être pas changé la vie des gars sur les camps... C’est pas gagné, mais c’est essentiel », conclue le militant.

Cette année 2021 a été également marquée par l’explosion du nombre de traversées de la Manche en bateau. « Du jamais vu », selon Claire Millot de l’association Salam « Avant, la norme, c’était le passage en camion, mais désormais c’est le passage en bateau. » Les chiffres sont impressionnants : 28 000 traversées contre 8 000 l’année précédente. Des périples de plus en plus nombreux et périlleux, comme l’a montré le naufrage fin novembre d’une embarcation qui a coûté la vie à 27 personnes exilées parties de Grande-Synthe. Pour la militante du Calaisis, ce qui se passe dans cette ville, à quelques dizaines de kilomètres de Calais, est nouveau : « Pour la première fois en fin d’année, on a vu les personnes exilées repoussées de Grande-Synthe. Ce qui n’était jamais arrivé depuis qu’il y a des migrants dans le secteur de Dunkerque, Martial Bayaert [le maire PS, ndlr] a réussi son coup. »

Malgré la situation, l’espoir n’est pas perdu pour les bénévoles qui arrivent encore nombreux chaque mois pour donner de leur temps. Comme au Calais Food Collective, qui distribue quotidiennement nourriture et permet l’accès à l’eau sur les campements. « 2021 ? Une désillusion sur ce que la France prône comme valeurs », déplore Noké, amère, arrivée cette année. « Elle ne respecte pas les droits fondamentaux. » Et d’espérer : « Peut-être qu’en 2022 la France se montrera à la hauteur de ce qu’elle vante à l’international, à la hauteur aussi de la solidarité qu’elle promeut. »

Auteur

  • Louis Witter

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