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Il était une fois les ASH

Rédaction des ASH en 2007. Le service juridique à pied d’œuvre.

Crédit photo DR
[NUMERO 70 ANS] Les « Actualités sociales hebdomadaires », c’est la petite histoire dans la grande… Un magazine créé en 1955 pour informer les assistants de service social des textes de lois et des offres d’emploi sur leur secteur. Associée au succès de ses petites annonces payantes, l’exigence journalistique a forgé la renommée de ce journal, au point qu’il devienne la bible des professionnels. Anecdotes, rebondissements… Retour sur 70 ans au service du travail social.

« J’ai eu la chance de vivre une aventure formidable », s’enthousiasme Isabelle Sarazin, journaliste aux ASH pendant vingt-neuf ans. Pourtant, quand elle a débuté au journal en 1988, celle qui venait d’un quotidien régional a été surprise : « J’avais l’impression d’un travail de secrétariat, avec une patronne qui portait des mules d’intérieur à talon comme si elle était chez elle et qui fermait la porte du petit appartement parisien nous servant de bureau à 18 heures pétantes. Que l’on ait fini nos articles ou pas, il fallait partir. » La « patronne », c’est Guite Aubin, une infirmière devenue surintendante d’usine, l’ancêtre des assistantes sociales d’entreprise. En 1955, avec son mari Pierre Ribet, juriste et journaliste, ils fondent Actualités sociales hebdomadaires. Leur ambition : fournir un bulletin d’information juridique et institutionnelle aux assistants de service social et publier les offres d’emploi du secteur.

« Référence incontournable »

Lorsque les deux premières journalistes professionnelles sont recrutées par Guite Aubin (dont le mari est mort en 1982), l’une pour les pages juridiques et l’autre pour la partie « terrain », les ASH ressemblent à une petite entreprise familiale d’à peine 10 personnes. Le journal se présente alors sous forme de feuilles volantes roses et bleues, que les lecteurs reçoivent pliées en deux dans une enveloppe au format A8. « Je ne connaissais rien au travail social, j’ai morflé. Ça a été très rude, mais très formateur », se souvient Isabelle Sarazin, en charge du suivi des politiques sociales.

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C’est à ce moment-là que Jacques Trémintin, ancien assistant socio-éducatif (1), découvre l’hebdomadaire : « Durant mes trois années de formation d’assistant de service social, entre 1987 et 1990, j’ai trouvé chez mes trois monitrices de stage la même revue, qui constituait la référence incontournable sur le plan juridique et réglementaire. Les ASH étaient compulsées méticuleusement par les professionnels que je côtoyais. Les dossiers thématiques et l’explicitation des lois, des décrets et des circulaires s’avéraient très précieux. La veille portant sur les dernières publications officielles permettait de se tenir rapidement informé des nouveautés qui allaient impacter nos missions. Mais ce qui me plaisait le plus, c’était les brèves présentées en colonnes, qui apportaient une information synthétique et précise. On avait l’impression que les journalistes avaient leurs oreilles partout. »

Créateur du blog « Écrire pour et sur le travail social » (2), Didier Dubasque a également connu les ASH lors de sa formation d’assistant de service social, avant même l’obtention de son diplôme en 1983. Le dossier juridique « aide-mémoire du travailleur social » constituait alors pour lui le « top du top » : « Tout le monde en avait un sur son bureau, c’était une mise à jour très utile. Si on ne recevait pas notre ASH, on perdait notre repère. C’était une véritable boîte à outils. Le journal a accompagné mon quotidien jusqu’à l’arrivée d’Internet. Je ne lisais pas forcément tous les dossiers juridiques, mais je les classais au cas où j’en aurais besoin un jour. » L’intérêt du titre pour ce professionnel était aussi la pluralité des sujets : « Le journal traitait tout ce qui concernait le cœur de notre métier : la protection de l’enfance, le RMI, le handicap, etc. »

Rigueur, exhaustivité, réactivité

Une évolution majeure s’est produite à partir de 1990, quand les ASH ont été repris par le neveu des fondateurs, Michel Trésarieux, et sa femme Cécile, « qui venait au journal avec son petit chien ». La rédaction en chef a alors ouvert les pages au droit des étrangers, à la justice des mineurs, à l’exclusion, à la recherche, aux personnes âgées…

La ligne éditoriale, fondée à la fois sur l’information juridique, les actualités de terrain, les pratiques, les colloques et les débats d’idées entre acteurs du secteur, s’est affinée. Résumée en trois mots : rigueur, exhaustivité, réactivité. Grâce à près de 350 petites annonces par semaine, le journal caracole à cette époque largement en tête de ses concurrents, les hebdomadaires Travail social actualités (devenu Le Média social) et Lien social, lequel ciblait surtout les éducateurs. Fin 1993, il affiche 40000 abonnés. « Internet et Légifrance n’existaient pas, relativise une ancienne journaliste. Les professionnels n’avaient pas d’autres choix que de s’abonner ou de passer par les fédérations employeurs, qui n’avaient pas notre force de frappe. »

Transition en demi-teinte

Qu’à cela ne tienne, c’est un hebdomadaire très rentable que rachète en 1994 le groupe de presse néerlandais Wolters Kluwer. D’un coup, les ASH se retrouvent dans la cour des grands. Une transition en demi-teinte, comme le raconte une journaliste : « Du point de vue éditorial, on faisait absolument ce qu’on voulait. La nouvelle direction n’avait aucune culture du travail social. Ce qui comptait, c’était qu’on rapporte de l’argent. Les ASH étaient pour elle une pépite, une vraie vache à lait. Mais elle nous regardait de haut, nous considérant un peu ringards avec nos pages volantes. »

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L’équipe tient le coup et finit par obtenir des moyens supplémentaires. La rédaction s’étoffe et, en 1998, les abonnements s’élèvent à 47 500. Un an plus tard, quatre suppléments juridiques s’ajoutent à l’abonnement annuel et un site Internet est lancé. En 2000, le magazine adopte un façonnage par reliure, tout en gardant des pages détachables. A la même période, le jour de bouclage passe du mardi au mercredi soir, pour ne pas rater le Conseil des ministres et ses éventuelles annonces. Le lectorat s’élargit progressivement aux cadres de direction, aux éducateurs et aux conseillers en économie sociale et familiale (CESF), au champ médico-social…

Une équipe qui a la fibre

Autant de décisions qui contribuent à accroître la notoriété du titre. La confiance règne avec les décideurs associatifs et les hauts-fonctionnaires. Des conseillers d’Etat de bords politiques différents comme Jean-Michel Belorgey et Antoine Durrleman y signent alternativement une chronique. « On ne prenait pas partie. "Les décrets sont enfin parus" était la seule chose que la rédaction en chef nous autorisait à écrire », sourit une journaliste juridique. Ni service de com’ ni communiqué de presse à ce moment-là. « On parlait directement aux directeurs de cabinet. Il fallait aller à la pêche aux infos auprès de nos sources, les professionnels, les directions, les syndicats, les politiques… Recouper les données, les vérifier. L’AFP et Le Monde nous ont repris. On avait obtenu un rapport de l’Igass avant tout le monde », s’enorgueillit Isabelle Sarazin. Même les politiques avaient l’habitude de s’y référer. À l’instar de Pierre Gauthier, nommé directeur de l’Action sociale par Simone Veil en 1994, et qui appréciait le journal, en dépit de son caractère un peu « austère » à son goût : « J’ai été biberonné aux ASH pendant ma phase d’acculturation. Pour moi, c’était une sorte de Journal officiel du social, très sérieux. J’organisais des déjeuners de presse avec deux de ses journalistes pour échanger sur les sujets d’actualité. Je ne démarrais jamais une conférence de presse sans m’assurer que les ASH étaient dans la salle. »

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Une reconnaissance acquise grâce au professionnalisme et à la motivation des équipes. « On ne postulait pas aux ASH par hasard ! Il fallait avoir la fibre sociale, sinon la greffe ne prenait pas », admet Céline Gargoly. En 1999, elle a accepté de quitter un CDI pour être embauchée aux ASH en CDD. « C’est dire si j’étais motivée », s’amuse celle qui en deviendra la rédactrice en chef de 2004 à 2017 et qui participera à la transformation du titre. Changement de maquette, création d’un bimestriel consacré aux reportages, réorganisation de la rédaction... « C’était très stimulant, il y avait un vrai travail d’équipe. On bossait énormément mais on riait aussi beaucoup », souligne-t-elle, en insistant sur l’esprit de camaraderie et de bienveillance qui régnait au sein de la rédaction. Et d’ajouter :

« Une culture commune »

De fait, les ASH n’ont pas été épargnées par l’arrivée d’Internet, qui a chamboulé le monde de la presse. A partir de l’an 2000, le journal a commencé à perdre des abonnés. Didier Dubasque n’a rien oublié de cette fracture : « Par souci d’économie, notre employeur a commencé à couper dans les abonnements au prétexte qu’on trouvait des infos sur le web. Au départ, on avait quasiment tous un journal ; puis c’est passé à un par équipe ; ensuite, seuls les cadres y avaient droit. Pour le lire, il fallait le réclamer. On a râlé. » L’affaire est même remontée à l’Association nationale des assistants de services sociaux (Anas) : « Les tribunes publiées dans les ASH présentaient le point de vue des collègues et fournissaient une aide à la réflexion. On photocopiait certains articles et on en faisait un sujet de discussions au sein des équipes. Nous retirer les ASH constituait une atteinte à notre professionnalisme. »

Si les professionnels tenaient tant à leur hebdomadaire, c’est qu’il représentait bien plus qu’un simple journal d’information, selon Laurent Puech, directeur de l’Association nationale de l’intervention sociale en commissariat et gendarmerie (ANISCGG) : « Lire les ASH permettait de se poser, de penser nos métiers, de partager des valeurs et une culture communes. » Un luxe ! Aujourd’hui, les professionnels manquent de temps et les modes de lecture ont changé. Or les réseaux sociaux – qui peuvent incarner une nouvelle communauté – n’incitent pas toujours à l’esprit critique. « Nous sommes plus sur la séduction des idées que sur leur validation », regrette Laurent Puech, auteur par ailleurs d’un site sur le secret professionnel et d’un blog sur l’éthique (3).

Une nouvelle page s’ouvre

Toujours soucieuse d’accompagner l’évolution du secteur, l’équipe redouble d’efforts pour jongler entre ses supports papier et digital et les incessantes contraintes financières. « Le social, c’est l’humain. On avait le sentiment d’être utiles », résume Isabelle Sarazin. Mais le groupe Wolters Kluwer jette l’éponge en 2016, cédant le titre (ainsi qu’une dizaine d’autres) au groupe de presse professionnelle lorrain ATC (futur groupe Tema), dirigé par François Grandidier. Commence alors un dialogue de sourds entre le nouveau patron et les 25 journalistes en poste. « Il voulait mutualiser toutes ses rédactions, mais on n’écrit pas de la même manière sur l’agriculture ou le tourisme et sur le travail social. Nous ne parlions pas le même langage. Il n’empêche, j’ai été fière de collaborer à ce titre », souligne Céline Gargoly, qui a quitté les ASH en 2017, quelques mois après la reprise.

Au cours de la même année, la grande majorité des journalistes qui avaient été transférés vont partir à leur tour. Une véritable hémorragie ! « Ça a été très douloureux », témoigne Isabelle Sarazin. Douloureux aussi pour l’équipe restante, malgré l’arrivée de quelques nouvelles recrues. « Il fallait faire toujours plus avec de moins en moins de moyens humains et matériels. C’était intenable. En sept ans, j’ai vu défilé cinq rédacteurs en chef », rapporte Jeanne Ray, embauchée comme cheffe de rubrique.

En juillet 2023, après avoir traversé de nombreux remous, le titre se réinvente en passant au format mensuel. Il trouve un second souffle avec une maquette totalement relookée, de nouvelles rubriques, des newsletters quotidiennes et hebdomadaires ainsi qu’une version numérique revue et enrichie. Le nouveau projet éditorial, de qualité, stimule les équipes.

En dépit des errances entrepreneuriales, qui iront jusqu’au redressement judiciaire et se termineront par le rachat en novembre 2024 par la nouvelle société Alaloop Média, la rédaction a su conserver intact son investissement au service de ce titre désormais vénérable. Animée, comme les autres générations « ashiennes » avant elle, par l’envie de défendre des métiers invisibilisés. Mais aussi, plus que jamais, de profiter de ce nouveau format et de la réactivité des réseaux sociaux pour donner la parole aux acteurs de terrain, aux chercheurs et à tous les producteurs de pensées complexes. Une fois encore, les journalistes d’ASH se mobilisent pour fournir à leurs lecteurs un contenu exigeant. La suite est en train de s’écrire… 
 

(1) Fragments de vie d’un référent ASE. Au cœur de la protection de l’enfance, J. Trémintin, éd. érès, 2023. www.tremintin.com/joomla
(2) www.dubasque.org.
(3) www.secretpro.fr et www.protections-critiques.org.

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