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Associations : vers la fin d’un modèle ? (1/4)

Durant la manifestation du "Mouvement associatif" à Paris, le 11 octobre 2025. 

Crédit photo Geoffroy Van der Hasselt/AFP
[ENQUETE] Les difficultés budgétaires, qui affectent l’ensemble du champ social et médico-social non lucratif, révèlent des dysfonctionnements bien plus profonds. Confronté à une accélération des logiques de concurrence, le secteur cherche à réactiver ce qui fait son ADN : la coopération.

Il y a celles dont les difficultés ont occupé le devant de la scène : les associations APF France handicap ou Secours catholique. La première a supprimé 300 postes en 2025. La seconde s’apprête à se séparer, d’ici l’été, de 115 salariés sur près de 932. Et puis il y en a tant d’autres. À la fondation Apprentis d’Auteuil, qui devrait réduire cette année la masse salariale de son siège de 5 %, le déficit atteignait 6 millions d’euros en 2024, sur un budget de 580 millions. Chez Aurore, la même année, la perte se chiffrait à près de 10 millions d’euros, pour 280 millions de budget, alors que le résultat de l’année écoulée n’annonce guère d’améliorations significatives. Des plus petites aux plus importantes, la crise sans précédent qui secoue les associations n’épargne personne.

Et les mots pour la qualifier semblent résonner dans le vide. « Ça ne tient plus », tonnait le Mouvement associatif, en guise de ralliement à la mobilisation inédite du 11 octobre 2025. « Faudra-t-il attendre la faillite d’acteurs essentiels, au risque d’une perte de savoir-faire importante, pour réveiller les consciences ? », interroge Marie Degrand-Guillaud, la nouvelle directrice d’Aurore.

Menaces de disparition

Selon l’enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) réalisée auprès de ses adhérents en septembre 2025, près d’une association sur trois était menacée de disparition sous peu. La première raison de ces difficultés est bien entendu liée au contexte qui a succédé à la crise sanitaire : inflation des prix de l’énergie et de l’alimentation ; recours accru à l’intérim face au déficit d’attractivité du secteur ; jurisprudence sur l’acquisition des congés payés pendant les arrêts maladie ; évolution des réglementations comme la loi Egalim ; crise immobilière impactant les droits de mutation des départements ; non-compensation par l’Etat des revalorisations salariales dans le cadre du Ségur… À cette longue liste, la loi de finances 2026 a ajouté un nouveau coup dur en supprimant l’exonération de la taxe d’apprentissage pour les acteurs privés non lucratifs. Un surcoût annuel qui pourrait, selon les calculs de l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (Udes), se chiffrer en centaines de milliers d’euros pour une structure moyenne de 100 salariés.

Concurrence

En ce début d’année, les trésoreries sont à sec alors que les besoins sociaux ne cessent d’augmenter. Que l’Etat continue de serrer la vis. Et que le vote tardif, comme l’an dernier, de la loi de finances 2026, accroît les incertitudes. « On constate beaucoup de retard dans les signatures des conventions. Et les associations ont de plus en plus de mal à obtenir des prêts, même lorsque l’Etat a apporté des garanties », explique Nathalie Latour, directrice de la FAS. Et derrière cette conjoncture défavorable, c’est l’évolution du modèle associatif dans le secteur social et médico-social, ces deux dernières décennies, qui semble montrer ses limites. La généralisation, à partir des années 2000, des principes du « New Public Management » a transformé en profondeur les relations des associations avec les pouvoirs publics. Sommées d’adapter des méthodes de gestion inspirées du management entrepreneurial, celles-ci, certes, se sont professionnalisées au gré des évolutions réglementaires. Mais elles y ont aussi laissé des plumes, acceptant les logiques de concurrence. Quitte à brader la qualité des accompagnements, devenant au fil du temps des prestataires de la commande publique, à la capacité d’initiative limitée.

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En vingt ans, le rapport entre les subventions, qui régissaient hier les modes de contractualisation, et les appels à projet s’est renversé – en particulier depuis la crise sanitaire. « Alors que les subventions publiques constituaient en moyenne 34 % de leurs financements en 2005, elles n’en représentent plus aujourd’hui que 20 %, constatait le Comité économique, social et environnemental (Cese) dans un avis paru en mai 2024. Il en découle une course incessante après des financements de court terme, qui pèse sur leur liberté d’action, leur indépendance ainsi que sur l’engagement des bénévoles. »

Beaucoup le pensent : « On est arrivé au bout d’un mode de fonctionnement, tranche Hubert Pénicaud, référent vie associative de France bénévolat, qui a officié pour Aurore, APF France handicap et aujourd’hui la Croix-Rouge. Nous avons construit notre fragilisation en acceptant de rentrer dans cette logique de financement par à-coups, en mettant notre projet associatif au service d’une commande extérieure. Mais le déséquilibre est devenu trop important. Avec cette évolution, on ne nous voit que par ce qu’on fait, sans reconnaître ce qu’on est : des acteurs actifs de la démocratie, de la mobilisation des citoyens, en capacité de comprendre les besoins des populations. »

Retrouver de la visibilité

Au rang des revendications, le Cese l’avait souligné dans ses 20 préconisations : la subvention doit être sécurisée. C’est ce que demande également le Mouvement associatif, qui a planché sur une proposition de loi. « Il faut pouvoir décider plus collectivement, avec les acteurs, de l’attribution des subventions, explique son délégué général Mickaël Huet, qui s’oppose à l’annualité budgétaire. Avant, l’Etat ne l’appliquait pas. Les associations signaient des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens qui permettaient de se projeter. Il faut y revenir. »

Autre réflexion portée par le Mouvement associatif : la nécessité de mettre en place un fonds, sur le modèle du fonds pour le développement de la vie associative (FDVA), dédié à la formation des bénévoles, et du fonds de coopération de la jeunesse et de l’éducation populaire (Fonjep). « Il prendrait en compte les spécificités associatives, notamment la vie statutaire, qui sont une plus-value d’un point de vue démocratique mais qui constituent aussi une charge financière. Ses montants pourraient être redistribuées par les têtes de réseau. »

Autocensure

Alors qu’hier les contrats pluriannuels faisaient loi, l’absence de visibilité, face à des pouvoirs publics qui mettent un terme à des conventions sans préavis, mine l’action des associations. « Je ne connais aucun acteur économique qui peut voir son équation budgétaire changer du jour au lendemain », fulmine Daniel Goldberg, président de l’Uniopss. « On doit y voir clair, pouvoir se projeter sur un budget, sur des priorités décidées avec un cadre engageant pour tous les acteurs. » Face à une distorsion de concurrence entre secteurs lucratif et non lucratif, aux lois non mises en œuvre, au renvoi de responsabilités entre Etat et départements, il appelle « à une forme de sincérité et à une maturité du débat public » : « Il va falloir décider, devant les Français, du niveau d’action sociale que l’on souhaite et des acteurs qui vont la mettre en œuvre : les acteurs lucratifs ou les associations. Auquel cas, nous voulons coconstruire les politiques publiques sans être de simples sous-traitants. »

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Symbole de ces relations dégradées, le contrat d’engagement républicain (CER), institué par la loi du 21 août 2021, a porté un sérieux coup de canif à l’indépendance des associations. Selon un rapport de l’Observatoire des libertés associatives, 41 % des structures citoyennes se sont déjà autocensurées pour éviter des conflits avec les pouvoirs publics. « Le CER a ouvert une boîte de Pandore pour restreindre l’action des associations. Elles n’osent plus rien dire par peur de se faire couper leurs financements, souligne Mickaël Huet. Ne plus critiquer la collectivité qui donne une subvention est entré dans les mœurs. Comme si les associations, créées dans l’esprit de la loi de 1901 pour être un contre-pouvoir, n’avaient plus le droit d’en être un. »

L’extrême droite est la première à profiter de cette fragilisation pour stigmatiser le financement par le contribuable de structures jugées partisanes. En janvier, APF France handicap en a fait les frais. Bousculée pour avoir publié une note interne appelant ses adhérents à refuser tout lien avec l’extrême droite, l’association a choisi depuis de ne plus s’exprimer – notamment auprès d’ASH – sur ses difficultés financières.

Dans ce contexte, certains appellent, au contraire, à se faire entendre. « Notre secteur a tendance à ne pas prendre la parole, dans un souci de protection des publics. Ce qui laisse un espace libre aux discours plus sécuritaires, nourris par l’inquiétude et le repli sur soi, constate Marie Degrand-Guillaud. À nous de reprendre la parole, en la donnant à nos publics, pour expliquer la pertinence de nos actions, faire valoir nos solutions et négocier avec la puissance publique. On doit pouvoir être audible en portant une parole politique sans être coloré sur l’échiquier politique. »

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« Résister et proposer », c’est le credo de la FAS, qui a lancé un programme de soutien à la coopération interassociative, sous trois formes. D’abord, elle entend favoriser les alliances stratégiques pour répondre collectivement à des appels à projet et, surtout, pour initier des réponses complémentaires à la commande publique. C’est ce qu’elle a fait en apportant son concours au projet de l’Auberge marseillaise (voir notre article 3/4). Née d’une initiative citoyenne pendant la crise sanitaire, celle-ci a su compter sur l’expertise technique des professionnels pour mettre en œuvre une alternative pérenne à l’hébergement de femmes à la rue. « Cette coopération entre militants et travailleurs sociaux est essentielle, explique Margaux Gaillard, responsable de mission d’appui stratégique à la direction. Face aux difficultés des associations, elle permet de consolider un modèle, en travaillant avec d’autres plutôt qu’en cédant à des logiques de fusions-absorptions. »

Tenir ensemble

Ensuite, la FAS veut aider ses adhérents à mutualiser et à partager l’expertise sur des fonctions support, parfois difficiles à assumer seuls : les finances, la communication ou encore l’immobilier, qui fait l’objet de réflexions au sein du réseau. « Beaucoup d’associations pourraient accéder à la propriété mais ne le font pas, par manque d’expertise, poursuit Margaux Gaillard. Or il y a des leviers d’action prometteurs, comme la création de foncières partagées, pour moins dépendre des bailleurs privés et redonner de l’autonomie financière aux structures. »

Enfin, dernière ambition : tenir, ensemble, le rapport de force avec les autorités sur les conditions d’exercice du métier. Prises dans des logiques de concurrence, ces dernières années, les associations ont trop souvent courbé l’échine face aux exigences imposées par les pouvoirs publics, parfois au détriment de la légalité. L’an dernier, dans le Rhône, les acteurs de l’hébergement d’urgence ont su créer une dynamique pour s’opposer à des conventions jugées contraires au principe d’inconditionnalité de l’accueil. À la coordination, la FAS est intervenue en déposant deux recours devant le tribunal administratif de Lyon.

Le plus délicat, dans ce contexte de défiance, est peut-être de ne pas céder à la résignation et de renforcer ce qui fait l’ADN des associations : la participation des bénévoles mais aussi des personnes concernées autour d’un préalable solide, le projet.


L’Uniopss planche sur les modèles socio-économiques

Lors de son congrès des 31 mars et 1er avril, l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (Uniopss) a présenté ses premiers travaux et devrait en rendre les conclusions d’ici la fin de l’année. L’organisation a initié il y a deux ans une commission sur le modèle socio-économique des associations. Véritablement relancée à l’été 2025, celle-ci entend donner des points de repère pour penser le financement des structures et les coopérations entre elles. Comme l’explique son président, le chercheur Roland Janvier (voir page 36) : « Le premier point qui ressort de ces travaux est la nécessité de décomplexer les associations par rapport à leurs moyens. Elles ne doivent pas être pauvres. Leur capacité de plaidoyer est proportionnelle à la qualité de leur haut de bilan, c’est-à-dire de leurs fonds propres. »

Un second point : l’hybridation des ressources. « Les associations ne doivent pas rester sous la seule dépendance des fonds publics, poursuit le chercheur. Cela suppose une ligne rouge très claire : la solidarité ne peut être financée que par l’impôt. C’est une faute morale et économique de laisser des personnes s’enrichir par l’investissement dans les solidarités. » Hybrider, oui, mais pas à n’importe quel prix, et surtout pas pour dédouaner l’Etat de ses responsabilités.

La commission distingue trois niveaux de financement. D’abord, les activités : elles doivent dépendre de fonds publics. Ensuite, l’innovation : elle peut s’exercer grâce à une hybridation de moyens. « À condition, de ne pas aliéner la capacité à faire », objecte Roland Janvier, soulignant l’écueil des contrats à impact social qui rémunèrent le capital. Enfin, la vie statutaire peut, elle, être assurée par les ressources des militants. »


Coup d’arrêt pour les droits des femmes

Portées depuis 2019 par le Grenelle des violences conjugales, les associations engagées auprès de l’égalité femmes-hommes ont bénéficié d’une mobilisation sans précédent des pouvoirs publics. Mais, selon la Fondation des femmes, la période de crise budgétaire marque un tournant. Dans une enquête parue à l’été 2025, la structure, qui œuvre au soutien des projets associatifs dans toute la France, relevait une contraction de 15 % des financements. Dans un tiers des cas, ces baisses sont liées au désengagement des collectivités. Parfois, non sans arrière-pensées idéologiques, comme en Pays de la Loire, où la région a supprimé la totalité des subventions du Planning familial. En 2025, trois centres d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) ont dû leur survie au soutien de la Fondation des femmes.

Les budgets du ministère n’ont, eux, pas forcément baissé en 2025. Mais l’Etat a accompagné davantage de projets, conduisant à un saupoudrage des enveloppes, alors que les besoins ont connu une forte augmentation, de l’ordre de 30 % à 40 %. Résultat : dans un secteur représenté en grande partie par des petites associations, plus d’une sur deux prévoyait un budget en déficit d’ici fin 2025. Selon l’enquête de la fondation, il manquait aux associations 45 % des ressources nécessaires pour continuer leurs actions. « Ces difficultés signent la fin de cette tendance favorable à la mobilisation contre les violences faites aux femmes, estime la porte-parole, Laura Slimani. On ne sait pas encore quel en sera l’impact, mais on risque d’avoir moins de campagne de prévention et davantage de ratés sur l’accompagnement, l’hébergement et la mise en sécurité des femmes. » 

>>> Retrouvez ici tous les épisodes de notre enquête :

Associations : Face à l’adversité, ils se réinventent (2/4)

Associations : à Marseille, on fait front commun (3/4)

Associations : "Les solidarités ne doivent appartenir à personne" (4/4)

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