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De la loi « grand âge » à la loi sur la fin de vie

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Marie de Hennezel

Marie de Hennezel, psychologue, auteure de L'aventure de vieillir (éd. Robert Laffont), à paraitre le 17 novembre

Crédit photo DR
TRIBUNE - Auteure de nombreux ouvrages sur le « bien vieillir », la psychologue Marie de Hennezel s’inquiète du débat relancé sur l’euthanasie et le suicide assisté, après l’abandon de la loi « grand âge ».

« Comment ne pas s’interroger sur l’actualisation d’une concertation nationale sur la fin de vie en vue de légaliser l’euthanasie et le suicide assisté, alors que la loi “grand âge et autonomie”, promise par trois présidents de la République, vient d’être définitivement enterrée ? Coup politique, urgence sociétale ? Beaucoup de concitoyens y voient un fort mauvais signal. Même si le “bien vieillir” est annoncé comme un axe prioritaire du travail du Conseil national de la refondation (CNR), les professionnels du grand âge, les associations et les “vieux” eux-mêmes sont inquiets. Les enjeux de l’avancée en âge sont cruciaux. Ils exigent un débat global sur ce qu’est le “bien vieillir” ainsi que des décisions urgentes concernant la prévention, l’anticipation et l’articulation des financements nécessaires à l’adaptation de notre société au vieillissement de la population. Cette urgence-là ne semble pas être à l’ordre du jour. Pourtant, la priorité n’est-elle pas aujourd’hui de lancer ce chantier si nécessaire sur la prévention de la perte d’autonomie, la solidarité à l’égard de ceux qui arriveront peu à peu dans des zones de fragilité et de vulnérabilité, la création de postes de soignants en nombre suffisant – réclamés par le secteur des Ehpad –, la revalorisation des métiers du grand âge, le développement des soins palliatifs ?

Or voilà que notre président de la République estime plus urgent de prioriser la revendication d’une minorité militante en faveur de l’euthanasie ! De l’avis même du professeur Didier Sicard, l’euthanasie concernerait à peine 15 % de la population. Un petit pourcentage de personnes dont certaines, encore en bonne santé, réclament pour des raisons philosophiques – très narcissiques, au demeurant – le droit-créance de choisir le moment de leur mort. Et d’autres, atteintes d’une pathologie invalidante et craignant d’avoir à subir une fin de vie inhumaine, réclament le droit d’anticiper cette fin tant qu’elles peuvent encore le demander. La situation de ces dernières mérite certainement une amélioration de la loi qui encadre à ce jour la fin de vie. Faut-il pour autant franchir la ligne rouge de l’interdit de tuer ? Qu’en est-il des 85 % qui souhaitent avoir des conditions de vie dignes jusqu’au bout ? On nous fait croire qu’eux aussi sont en faveur d’une loi pour le droit de mourir dans la dignité. Mais que valent les sondages qui, on le sait, jouent sur les mots ? Qui ne voudrait pas “mourir dans la dignité” ? La grande majorité des citoyens mettent sous cette expression leur volonté de mourir sans souffrir, sans que “cela traîne”, et en étant accompagnés par leurs proches. Un vœu que la loi “Claeys-Leonetti” permet de satisfaire, mais qui se heurte à la grave pénurie de soins palliatifs, à l’absence de culture d’accompagnement et à l’incompétence trop répandue de médecins qui n’ont pas été formés à ces soins de fin de vie. Sait-on à quel point, en France, l’enseignement médical des soins palliatifs est hétérogène ? Certaines facultés dispensant quarante heures de formation, d’autres seulement deux heures.

Un abandon “insultant”

On veut faire croire aux Français qui ont peur de mal mourir – une peur habilement entretenue par les médias – qu’une loi sur l’aide active à mourir leur garantira une mort digne. C’est une forme de mensonge. Nos députés pensent-ils vraiment qu’il est plus digne de proposer une ultime injection létale que de garantir une mort douce, soulagée, respectueuse ?

L’abandon de la loi “grand âge” a été interprété comme un abandon financier de tout un pan de la population vieillissante, qui se verrait ainsi condamnée à une vieillesse difficile, voire indigne. Le ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées s’est engagé à ce que des mesures fortes soient prises qui traduisent une volonté politique de ne pas abandonner cette partie de la population. Pourquoi le président de la République ne décide-t-il pas de prendre lui aussi des mesures fortes (renforcement des soins palliatifs, aménagement de la loi “Claeys-Leonetti” pour les cas exceptionnels de fin de vie compliquée) plutôt que d’engager une concertation sur les moyens de procurer légalement la mort à ceux qui la réclameront par défaut de soins et de solidarité ? N’y a-t-il pas une forme d’insulte à l’égard de ceux qui veulent terminer leurs jours en étant assurés de vieillir dignement jusqu’au bout ?

Car qui peut garantir que le geste létal, une fois qu’il sera légal, ne sera pas banalisé et pratiqué sur des personnes âgées se plaignant de vieillir dans l’indignité, dans la solitude et réclamant en sourdine un peu d’amour et d’intérêt ? La manière dont on a traité les plus âgés pendant la pandémie, le mépris de leur citoyenneté, de leur droit à la présence de leurs proches, ne nous rassurent pas. J’avais dénoncé, dans L’adieu interdit(1) puis dans une tribune publiée en septembre 2021 dans Le Monde, l’âgisme rampant, en grande partie inconscient, de nos scientifiques et de nos politiques, visant à exclure les vieux et les vieilles de tout arbitrage politique et sanitaire au motif de protéger leur vie biologique, alors que la vie est indivise, sociale, affective, spirituelle et démocratique. J’ai trouvé paradoxal que le Parlement examine, en février 2021, un projet de loi sur l’euthanasie au moment où plus de 100 000 familles dénonçaient les conditions indignes dans lesquelles était mort leur proche.

Les dangers d’une dérive

Il y a dix ans, j’écrivais : “Comme beaucoup de personnes de mon âge soucieuses de vivre et mourir dignement, je suis surprise qu’un gouvernement de gauche, porteur des valeurs de solidarité, trouve plus urgent de remédier à l’indignité des fins de vie en légiférant sur les moyens d’écourter une existence qu’en s’attaquant fermement aux racines de cette indignité. N’y a-t-il pas une autre perspective pour mourir dignement qu’une loi qui permet d’abréger la vie quand on n’en peut plus ?”(2) Je m’interrogeais déjà, à l’époque, sur les dangers d’une loi qui offrirait à ceux qui ont le sentiment de ne plus avoir leur place dans notre monde une porte de sortie légale. Je m’interrogeais sur les pressions qui pourraient être faites alors par les familles sur leurs parents âgés, soucieux de ne pas peser financièrement ou psychologiquement sur leurs enfants. Demander à mourir pourrait être un jour présenté comme un geste citoyen de la plus grande élégance. “Demain, il n’y aura peut-être plus de solidarité du tout envers les plus âgés. On attendra peut-être d’eux qu’ils soient solidaires des plus jeunes, en leur laissant la place.”(3)

Que se passera-t-il lorsque la génération des boomers arrivera dans les contrées fragiles de la grande vieillesse ? La plupart disent aujourd’hui qu’ils ne veulent pas terminer leur vie en Ehpad. S’ils n’ont pas les moyens de vieillir dans des structures mieux adaptées, ou de rester chez eux, ils choisiront pour beaucoup de mettre un terme à leur vie. C’est ce que j’entends dans les groupes de seniors que j’anime, pour lesquels mourir dans la dignité, c’est d’abord vieillir dans la dignité. Et si cette dignité ne leur est pas possible, ils préféreront quitter ce monde de manière anticipée. La loi sur l’aide active à mourir, conçue pour les grands malades, pourra être alors aisément détournée et offrir une réponse toute trouvée. Nous pourrions bien assister alors à une épidémie de suicides assistés.

La vérité est qu’une loi sur l’euthanasie coûtera bien moins cher que la poursuite du plan de développement des soins palliatifs et la mise en œuvre d’une politique sérieuse et cohérente garantissant aux plus vulnérables la dignité de leur vieillir. Dans une société qui laisse entendre que certaines vies ne mériteraient plus d’être vécues, on peut craindre que l’on propose alors arbitrairement à ceux qui ont perdu toute autonomie cette solution de facilité baptisée “mourir dans la dignité”.

J’ai tenté, dans cette tribune, d’alerter sur l’inquiétude de tout le secteur du grand âge face au couplage de la décision d’enterrer une loi destinée à financer l’adaptation de notre société à son vieillissement avec l’intention de légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. N’est-il pas de notre devoir de résister à cette volonté de légiférer, là où l’on pourrait mettre en œuvre de bonnes pratiques ? De résister à une solution de facilité qui pourrait signer l’entrée dans une nouvelle forme de barbarie ? Car quoi de plus barbare que de construire une société où l’on sera tenté de donner la mort à ceux qui, par sentiment d’exclusion ou d’inutilité, demanderont à mourir. »

Notes

(1) L’adieu interdit, M. de Hennezel – Ed. Plon, 2020.

(2) et (3) Nous voulons tous mourir dans la dignité, M. de Hennezel – Pocket Éditions (2013).

Pour aller plus loin : debat.ash@info6tm.com

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