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Mixité : à Paris, le tiers-lieu social Les Amarres bouscule les pratiques

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Les Amarres, dispositifs d'accueil de jour de l'association Aurore

 Jennifer Hermoso, psychologue, joue avec des enfants dans la salle de jeux.

Crédit photo Vincent Wartner
L’objectif : installer dans un même espace des bureaux d’associations et d’entreprises ainsi que deux accueils de jour pour les familles en situation de rue et les hommes exilés. Et, là, proposer des activités festives ouvertes au grand public. Les Amarres, tiers-lieu social, veulent faire bouger les pratiques.

C’est un partenariat qui a déjà fait ses preuves. Pendant cinq ans, les associations Aurore et Yes We Camp ont œuvré ensemble aux Grands Voisins, un vaste lieu social et solidaire installé dans un ancien hôpital du XIVe arrondissement de Paris. Une fois celui-ci fermé en 2020, les deux alliés ont décidé de s’unir de nouveau pour créer un autre endroit engagé, fondé sur la mixité des publics, avec une forte volonté d’ouvrir les portes du social vers l’extérieur. Discrètement mis en place en octobre 2020 pour accueillir les publics précaires, le tiers-lieu Les Amarres est accessible au public depuis décembre 2021. Il est installé sur le long de Seine, quai d’Austerlitz, à Paris, au cœur d’un quartier d’affaires, entre de célèbres boîtes de nuit et le siège du journal Le Monde. D’une surface de 4 000 m2, le bâtiment est mis à disposition par les Ports autonomes de Paris.

A l’intérieur, ce matin-là, plusieurs hommes font déjà la queue. Les « bonne année ! » résonnent encore. Dans le grand hall d’entrée trônent des tables, des guirlandes, un baby-foot, un bar et, au fond, une terrasse donnant sur la Seine, surplombée d’un grand lustre. Mais ce même hall dessert également, côté ouest, un accueil de jour « familles » et, côté est, un accueil de jour « hommes ». Les deux structures, gérées par l’association Aurore, offrent chaque jour répit et accompagnement social à 90 familles et femmes enceintes qui vivent à la rue et à environ 300 hommes majeurs isolés en situation d’exil ou de demande d’asile.

A l’étage, une douzaine de structures de l’économie sociale et solidaire ainsi que des travailleurs indépendants se partagent différents bureaux. Un ensemble inédit. « Les tiers-lieux sociaux sont encore peu nombreux en France. Pourtant, ce sont des espaces des possibles, protéiformes et qui possèdent des atouts. Ils permettent de créer et de rassembler une multitude d’acteurs et d’opportunités, de décloisonner le social et de rendre les personnes, salariées et accueillies, plus visibles », détaille Agnès Lamaure, cheffe de service de l’accueil « familles » et auteure d’un mémoire sur le sujet.

 « Un rayon de soleil » pour les Familles

Son équipe de neuf salariés n’a pas le temps de s’ennuyer. Les familles et femmes enceintes reçues sont toujours aussi nombreuses et les solutions à leur proposer, toujours aussi minces. « Au début, le Covid a permis d’ouvrir des places. Mais c’en est fini, et cette situation est particulièrement problématique pour les mères avec des bébés », explique, amer, Loucif Alim, travailleur social à l’accueil de jour « familles » tranche-t-il.

C’est la deuxième fois qu’il travaille dans ce genre de lieu hybride, et il y voit certains avantages : « C’est un rayon de soleil pour les familles car les locaux ne ressemblent pas forcément aux accueils de jour traditionnels. Quand on ferme, en fin d’après-midi, elles peuvent encore profiter du lieu en rez-de-chaussée, rendant possible la rencontre avec nos partenaires et avec des gens de l’extérieur. Même si ceux qui viennent ici sont déjà plutôt sensibilisés à ces contextes, cela permet d’éveiller les consciences. Et face aux défaillances du système, ici, nous mettons en place une solidarité, c’est essentiel », trance le travailleur social.

Au fond de l’espace « familles », Adèle Tarrade s’active dans le vestiaire. Des piles de vêtements jouxtent les valises de la bagagerie, un système qui permet aux familles de laisser leurs affaires en lieu sûr pendant leur parcours d’errance. Encore étudiante en psychologie l’an dernier, la jeune femme a choisi, après quatre mois de bénévolat à l’accueil de jour « hommes », d’entamer une carrière d’accompagnante éducative et sociale (AES). C’est ce poste qu’elle occupe à présent au sein de l’accueil « familles » : « On est au plus près des personnes, on fait le lien entre les différents services – la buanderie, le réfectoire, les espaces jeu pour les enfants – mais aussi avec les travailleurs sociaux. »

Selon l’AES, l’ouverture au public en décembre dernier a réellement changé la donne : « Cela permet de donner un visage à la précarité. Ces familles mettent habituellement en place des stratégies d’invisibilisation dans la rue parce qu’elles sont vulnérables. On craignait un peu le choc entre les deux publics, ceux qui viennent boire un verre à la buvette et les familles qui sortent de l’accueil de jour. En réalité, les familles se sentent ici chez elles. Se confronter aux gens de l’extérieur, les croiser, leur apporte un peu de normalité. » Une reconnaissance qui a de réels effets, affirme Adèle Tarrade : « Nous avons passé tout l’été sans un seul don de vêtement, et maintenant on en reçoit presque tous les jours. »

Un peu plus loin, Dieynaba Soumaré, également AES, gère la buanderie. « On ne peut prendre que quatre personnes en même temps, détaille-t-elle, alors on fixe des rendez-vous. C’est très important pour les personnes, ça leur donne un repère. Le moment de la lessive est un espace informel de confidence. Souvent, alors qu’on charge une machine, les mères nous lâchent des choses très lourdes. Cela nous permet ensuite de les orienter vers la psychologue. » Justement, Mariatou est pile à l’heure pour son rendez-vous. Tout en vidant son sac à dos, elle demande à Dieynaba si son manteau peut passer à la machine. « Je n’ai pas dormi de la nuit, le petit n’a fait que tousser, il a même vomi », confie la jeune mère. « Il faut qu’il voie un médecin », lui répond calmement l’AES. Ce matin-là, la trentenaire ivoirienne et son fils Ryan âgé de 2 ans ont fait 60 km depuis Mantes-la-Jolie (Yvelines), où le 115 leur a accordé une chambre pour une semaine. Depuis son arrivée en France, elle vient aux Amarres chaque jour pour être accompagnée, mais aussi pour s’octroyer une petite pause. « Ici, c’est bien, il y a plein de choses. Et c’est surtout pour mon fils, car il n’avait eu aucun lien avec d’autres enfants et pouvait avoir des attitudes violentes. Depuis qu’on vient là, il a beaucoup évolué, il apprend la vie en collectivité », raconte la mère de famille. Avant de s’effondrer, en pleurs : « On n’a nulle part où aller, on n’a plus de perspectives. »

Se sentir à nouveau exister

Une journée et demie par semaine, Jennifer Hermoso, psychologue, vient à la rencontre des personnes accueillies. « Ici, je ne pratique pas de thérapies longues, c’est plus du soutien et de l’orientation quand je sens qu’il y a besoin. Ce public a souvent subi des situations d’exil forcé, parfois violentes, avec un départ difficile et les familles arrivent déjà traumatisées. La précarité et les conditions d’accueil en rajoutent encore. J’interviens aussi beaucoup en soutien à la parentalité », souligne-t-elle.

Le tiers-lieu permet de tisser des liens différents, ce que tout le monde a constaté pendant la fête de Noël organisée en bas. « Les familles ont pu re­prendre du plaisir et être humanisées à nouveau, note la thérapeute. Tout le travail effectué ici consiste à faire en sorte que la personne se sente à nouveau exister. Jusque-là, ces familles ont été très peu écoutées. »

Pire : « Une personne en exil va passer près de deux ans sur le territoire avant d’avoir une conversation avec une personne française hors du parcours administratif », avance Tiffany Moulin, coordinatrice de l’accueil de jour « hommes ». Une difficulté que le tiers-lieu social cherche à surmonter en essayant de jouer le rôle de levier. « On propose un endroit d’égal à égal où l’on sort un peu des notions d’“aidé” et d’“aidant”. Même si, malheureusement, à la fin de la journée, la priorité des hommes accueillis n’est pas forcément de rester boire un verre à la buvette. C’est pourquoi on s’adapte. Par exemple, on va s’assurer de pouvoir distribuer des jetons à notre public pour la buvette extérieure, afin qu’il puisse aller au bar des Amarres dans la journée. On essaie aussi de les intégrer le plus possible dans la programmation culturelle. Pour le mois de l’Afghanistan en janvier, plusieurs d’entre eux ont cuisiné des bolanis, des plats typiques vendus à prix libre. Ça leur procure une petite rémunération tout en les valorisant. »

Mais la structure entend aussi représenter une opportunité sur le plan professionnel. « Avec les autres occupants, nous avons mis en place des cercles sociaux pour échanger sur nos pratiques, et ça, c’est énorme, précise Tiffany Moulin. La proximité physique favorise aussi les interactions. Il existe une réelle dynamique positive, même si on n’a pas encore de recul sur la mixité des publics. »

A l’accueil de jour « hommes », réservé aux majeurs demandeurs d’asile et exilés, des téléphones sont mis à disposition pour appeler l’Office français de l’intégration et de l’immigration (Ofii). Des permanences de santé sont proposées deux fois par semaine, ainsi que nombreuses activités : entraînements de foot, théâtre, visites à Versailles. Et, bien sûr, des cours de français. Ali justement, ne rate aucune de ces activités. Ce réfugié yéménite d’une quarantaine d’années adresse sourires et grands signes de la main à tous ceux qu’ils croisent dans le hall. « Je fais toutes ces choses pour me changer les idées parce que toute ma famille est bloquée en Arabie Saoudite », confie-t-il. Son objectif ? Parler français en deux mois. Assidu, il fait le trajet chaque jour depuis son hôtel de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) pour suivre les cours de langue. « Le monde, ce n’est pas qu’un travail social sérieux, et les tiers-lieux permettent justement une ouverture plus réaliste. Avec du public, des moments festifs. On essaie ainsi de casser cet entre-soi, ce qui reste un pari », reconnaît Agnès Lamaure. Et d’ajouter : « Pour les travailleurs sociaux, c’est un outil dynamique. On leur offre la possibilité de porter la voix des accueillis au-delà de leur bureau. »

Dans son mémoire intitulé « Les tiers-lieux sociaux à vocation sociale transforment-ils les pratiques des travailleurs sociaux ? », elle estimait que la réponse dépend de la manière dont ces derniers se saisissent de ce type de dispositifs. « En ouvrant vers des personnes extérieures au social, cela oblige à expliquer et à repenser les pratiques, même si le fond du travail n’est pas totalement transformé. Les ressorts de l’accompagnement social sont les mêmes et on agit dans les règles de l’art. Mais ça offre aux travailleurs sociaux un cadre agréable. » Un projet idéaliste ? Elle s’en défend : « Dans les situations de fortes tensions qui existent aujourd’hui dans notre secteur, soit on attend après les pouvoirs publics, soit on continue à chercher d’autres solutions, parfois parallèles, comme ici. Et l’exercice peut être galvanisant pour les professionnels, leur donnant de l’énergie pour repartir dans des tâches plus classiques. C’est un temps d’essai. On aura expérimenté et, si ça marche, un vrai changement peut advenir. Il faut un peu d’audace », conclut Agnès Lamaure, enthousiaste. Initialement installées jusqu’en décembre 2022, Les Amarres espèrent rester en place plus longtemps et permettre à ce tiers-lieu de se mettre durablement au service du travail social.

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