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Souvenirs de pionniers de la rédaction

Fatima Benbella et Eric Le Braz nous distillent de précieux souvenirs de leurs longues (ou plus courtes) carrières au sein du titre. 

Crédit photo DR
[NUMERO 70 ANS] Elle reste la journaliste de la première heure, gardienne précieuse et attentive de l’identité du titre. Il fut l’audacieux rédacteur en chef qui osa s’attaquer à l’inattaquable, métamorphosant l’hebdomadaire en mensuel. Ces deux défricheurs racontent leurs moments clés.

Fatima Benbella est secrétaire de rédaction au sein d'ASH depuis plus de trente ans.

J’avais 29 ans quand je suis arrivée aux ASH. C’était presque par hasard ! L’équipe du secrétariat de rédaction avait besoin d’un renfort, et je suis entrée pour deux jours et demi par semaine. Nous étions trois à nous partager le travail, à mi-temps, et je découvrais le rythme particulier de l’hebdomadaire, avec l’effervescence des bouclages le mardi après-midi. Il y avait une équipe rédactionnelle et une équipe de petites annonces. Ces dernières formaient le gros du chiffre d’affaires avec les abonnements, comme ça a été la caractéristique des ASH jusqu’aux années 2000.

Une rédaction familiale

À l’époque, nous étions installés rue Montmartre, tout près du musée Grévin et du cinéma Le Grand Rex. Pour moi qui venais de banlieue, c’était un autre univers : le Paris vivant, les beaux quartiers, et cette petite équipe chaleureuse qui ressemblait plus à une famille qu’à une rédaction classique. La direction, c’était un couple. Et, de temps en temps, leur chien se promenait dans les couloirs et pointait son museau dans nos bureaux. Ancrée dans ma tête, cette image résume bien l’ambiance simple, conviviale et humaine dans laquelle j’ai été accueillie.

Je me souviens aussi de la grande grève des transports de 1995. Comme beaucoup de salariés venant de banlieue, je traversais tout Paris à pied pour rejoindre les bureaux. Pour que le journal sorte coûte que coûte, la direction nous avait réservé des chambres d’hôtel. C’est ainsi que, pour la première fois de ma vie, je suis allée au théâtre. Nous avons vu jouer Le Dîner de cons… Derrière les difficultés, il y avait toujours ce petit supplément d’âme.

Solidaires

Ce que je retiens surtout, c’est la solidarité de l’équipe. Avant le bouclage, on travaillait dans un silence concentré. J’ai encore en tête la frénésie des touches des claviers, chacun absorbé par ses textes et ses corrections. On aurait entendu une mouche voler… Mais après le rush, on soufflait, on riait.

>>> Sur le même sujet : Il était une fois les ASH

Rattrapés par la crise de la presse, nous avons traversé des périodes de bouleversements – rachats, restructurations – et d’incertitudes… Mais nous avons toujours su nous soutenir. Même quand les moyens se réduisaient, même quand il fallait batailler pour garder des collègues ou un rédacteur en chef, nous n’avons jamais perdu notre ligne éditoriale : être rigoureux, couvrir le plus largement possible l’action sociale. Avec, chevillé au corps… eh bien justement, l’esprit de corps, de camaraderie et de bienveillance. Sans cela, il n’y a pas d’équipe, pas de rédaction solide pour assurer des évolutions nécessaires au fil du temps… 70 ans.

Mes sujets de cœur ? L’immigration, le logement social, la précarité. Ces problématiques me touchent particulièrement, et j’ai toujours eu le sentiment de travailler pour celles et ceux qui vivent les réalités les plus dures. Sans oublier, bien sûr, la cerise sur le gâteau : l’« Aide-mémoire du travailleur social » ! Ses colonnes de chiffres indispensables à nos chers lecteurs… J’adoooore le mettre à jour !

Quelque part, travailler au sein d’ASH, c’est pour moi accompagner au fil des sujets et des pages – qu’elles soient papier ou web – l’évolution de notre société. Et aussi une façon d’être engagée dans le monde social. Aujourd’hui encore, je peux l’affirmer : dès lors que j’ai mis les pieds aux ASH, jamais je n’ai envisagé d’en partir. Et je ne l’envisage toujours pas ! Et c’est là, pour ceux qui me connaissent, que je verse ma petite larme.

 

Eric Le Braz, alors rédacteur en chef, a imaginé en 2023 le nouvel ASH, le mag du travail social.

Il y a des monuments qu’on hésite à toucher tant ils semblent… intouchables, immuables, inébranlables, indémodables, inaltérables, impérissables, inoxydables. Alors on fait de la chirurgie cosmétique, même si le chef-d’œuvre en péril est ravagé par les stigmates du temps et au bord de l’écroulement. Tiens, Notre-Dame, après son passage au barbecue, on l’a liftée, lustré la déco, changé l’éclairage et astiqué les gargouilles, mais c’était pour la refaire à l’identique, ou presque. D’autres merveilles du monde sont tout simplement laissées en l’état, malgré les ravages du temps : personne n’a osé changer le nez du sphinx après la bourde d’Obélix. Parfois, face au délabrement du chef-d’œuvre, on préfère innover radicalement, et c’est la cata, comme le petit Jésus de la « Vierge à l’enfant » de Sainte-Anne-des-Pins, au Canada, qui ressemble furieusement à Maggie Simpson ; il ne lui manque que la tétine.

Un saut dans le temps

C’est vous dire si je n’en menais pas large quand on m’a dit qu’il fallait rafraîchir et rénover une référence de la presse professionnelle. Et pas qu’un peu. Car ma mission, quand je suis arrivé aux ASH, c’était carrément de transformer l’hebdo en mensuel. Certes, les justifications étaient tout à fait entendables : le journal avait une tradition hebdomadaire car son modèle économique était en grande partie fondé sur les petites annonces, tandis que sa ligne éditoriale très juridique était indexée sur les parutions du Journal officiel. Donc le rythme hebdo s’imposait pour ne pas rater le train de l’actualité en marche. Sauf qu’avec la numérisation croissante des usages, les actualités juridiques peuvent désormais être traitées en temps quasi réel et les petites annonces imprimées deviennent rapidement périmées sur le print, alors qu’on peut les consommer toutes fraîches sur le web.

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D’ailleurs, quand on demandait aux lectrices et aux lecteurs si le changement de périodicité les gênait, elles et ils nous répondaient que nenni, en précisant : « De toute façon, je n’ai pas le temps de lire les articles chaque semaine. » Forcément, on n’a plus le temps de rien quand on est sur son portable.

Organes vitaux

Oui, mais non. Changer la périodicité d’un titre, c’est une opération dangereuse car elle touche aux organes vitaux, comme la chirurgie hépatique ou la greffe du cœur, et elle se répercute sur l’apparence du média et la perception qu’on en a. Un peu comme… une greffe accompagnée de traitements hormonaux. Bref, une greffe de… enfin, vous voyez ce que je veux dire. Et sinon, ce n’est pas grave, passez au paragraphe suivant.

En fait, pour le dire autrement, un journal se définit d’abord par sa périodicité, un peu comme une série : vous imaginez regarder Game of Thrones en mensuel ? Changer de rythme, c’est un pari qu’on ne peut réussir qu’en inventant une nouvelle mélodie, plus lente mais pas forcément moins envoûtante, une mélodie basée sur l’ancien tempo, un peu comme le reggae qui succéda au ska. Voilà.

Se réinventer, mais sans se trahir

J’arrête les métaphores. Pour transformer les ASH en mensuel, il fallait que ce soit au moins aussi bien et en même temps presque pareil. Alors on a gardé les ingrédients qui faisaient la force et l’ADN du journal : les dossiers et les actus juridiques bien sûr, mais aussi les reportages en immersion sur le terrain, les entretiens de fond avec des experts inspirants, les enquêtes fouillées et parfois dérangeantes… Mais on y a ajouté quelques épices qui font le sel d’une lecture : davantage de place pour des visuels impactants, des encadrés pratiques réclamés par le lectorat et autrefois souvent négligés, et un habillage éditorial un peu moins guindé. Les ASH gardaient de leur origine très juridique un ton, disons, un peu psycho-rigide. C’était la rançon de la crédibilité. Mais une vénérable septuagénaire comme ASH a-t-elle encore besoin de prouver sa crédibilité ?

Tous ces changements ne pouvaient se justifier que s’ils étaient servis par une pagination plus importante, des enquêtes plus poussées, une production plus intense sur le web, un papier au grammage moins « fanzine » et un graphisme plus élégant. Bref, il fallait soigner la forme tout en renforçant le fond. Et we did it, comme disait Dora l’exploratrice à la fin de chaque aventure.

Au début, il faut bien l’avouer, ce fut un peu chaotique. La rédaction, malmenée par des années de changements de directions et de caps, était pour le moins sceptique face aux métamorphoses annoncées. On ne peut pas dire qu’on m’a accueilli comme le messie. J’avais plutôt l’impression d’être une sorte d’antéchrist vendu au grand capital. Nothing personal, hein ! Mais j’ai pas mal ramé en tentant de justifier une stratégie où il n’y avait même pas d’appli. Et puis tout s’est soudainement dissipé devant les premières maquettes, qui étaient beaucoup plus convaincantes que mes discours.

Restait la question du titre. Peut-on conserver « ASH », c’est-à-dire « Actualités sociales hebdomadaires », pour un média devenu mensuel ? La logique aurait voulu qu’on rebaptise le journal « ASM ». Mais les deux dernières lettres donnaient une connotation cuir et muselière un peu malvenue quand on parle de handicap, d’enfance maltraitée et de femmes battues. Et puis les lecteurs nous disaient à longueur d’enquêtes qu’il n’était pas question de changer le nom de baptême de leur journal préféré.

Après tout, qui ça gêne ? France Soir, journal dans lequel j’ai officié des années avant que le titre devienne un site complotiste, ne paraissait que le matin. Et puis ne pas connaître le sens d’un sigle n’a aucune importance. Tout le monde utilise des SMS. Mais qui sait que ça signifie « short message service » ?

Nouvelles missions

Donc les ASH sont restées les ASH et tout a changé, sauf l’essentiel. Les ventes se sont stabilisées et le web a explosé. Le média papier et digital est toujours le compagnon des travailleuses et travailleurs du secteur social, avec sans doute une spécificité qui était moins prégnante il y a quelques années : celle d’un média de solutions.

Quand vous êtes éduc ou ASS, vous exercez l’un des plus beaux métiers du monde, mais personne ne le dit et donc personne ne le sait, y compris celles et ceux qui l’exercent. Ce job de super-héros du quotidien est aussi l’un des plus éprouvants. Cela n’empêche pas les personnes qui l’ont choisi d’explorer de nouvelles pratiques innovantes et malines.

ASH nouvelle formule n’a jamais esquivé les difficultés du secteur et de la profession. Mais on peut regarder le monde tel qu’il est, sans se focaliser uniquement sur les problèmes, quand on peut raconter des solutions. Se confronter à la misère du monde, ce n’est pas renoncer à tenter de le changer. Or ce journalisme de solutions nécessite souvent le temps long du mensuel pour être développé.

Mener ce chantier fut ma dernière mission professionnelle à plein temps. Et ce fut aussi l’une des plus belles. D’abord parce que la matière que l’on pétrit dans ASH est terriblement humaine, les histoires qu’on y raconte sont parmi les plus belles et les professionnels du social que j’ai rencontrés pendant mon passage sont parmi les personnages les plus remarquables que j’ai pu côtoyer dans ma longue vie de journaliste. Ensuite, parce que l’équipe qui m’a accueilli avec circonspection les premiers jours s’est révélée l’une des rédactions les plus formidables qu’il m’ait été donné d’animer : talentueuse, bienveillante, drôle, imaginative, empathique, intègre, fêtarde, bosseuse et – ce qui ne gâche rien – experte en karaoké et en jeux de mots ripoux.

J’ai eu la chance de les connaître. Vous avez aujourd’hui la chance de les lire. Continuez à les soutenir, pour que perdure ce média d’utilité publique.

>>> A lire également : Marie-Sophie Desaulle et Daniel Goldberg : "Le rôle des professionnels dans la société inclusive est croissant "

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