Recevoir la newsletter

Les structures sociales, victimes collatérales des émeutes ?

A Saint-Etienne-du-Rouvray près de Rouen, la maison du citoyen a été prise pour cible lors des émeutes

Crédit photo LOU BENOIST / AFP
Centres sociaux, ESMS, CCAS… les antennes du monde social et médico-social dans les quartiers n’ont pas échappé aux cinq nuits de violences urbaines provoquant l’effarement des travailleurs sociaux et des populations. Mais ces structures étaient-elles spécifiquement visées ? Et comment le travail social peut-il continuer avec des locaux vandalisés ? Premières réponses du terrain.

D’abord, la sidération. Le jeudi 29 juin au matin, Sandrine Cramer, directrice du pôle « Cohésion sociale et santé » du CCAS de Villeneuve-le-Roi (Val-de-Marne) découvre, avec tout le personnel du centre d’action sociale, les locaux brulés après une attaque au cocktail Molotov : « Psychologiquement, c’est très difficile. Le bâtiment en face est noir, on a du mal à y croire. »

Moins de dégâts, mais une vraie colère chez Nathalie Dauteuil, directrice du CCAS de Beauvais dans l’Oise, quand elle arrive vendredi 30 juin devant les locaux saccagés de l’antenne du centre dans le quartier sensible Argentine : « J’étais vraiment furieuse. Comment des jeunes peuvent s’attaquer à ce qui permet à leur mère d’aller chercher les Chocapic qu’ils ont pris au petit déjeuner ? » Car, en plus, vendredi, c’était le jour de la distribution d’aide alimentaire...

« S’en prendre aux maisons de quartier, c’est complètement fou. C’est scier la branche sur laquelle on est assis », résume Martial Bourquin, vice-président de l’Unccas, l’Union nationale des centres communaux d’action sociale.

Dans toute la France, les mêmes histoires se répètent sans que l’on sache encore combien de CCAS, de centres sociaux ou d’établissements dédiés aux personnes handicapées ont été vandalisés lors des émeutes qui ont suivi la mort du jeune Nahel à Nanterre. Il n’y a pas de recensement, l’Unccas a eu une poignée de retours en ce sens et rares sont ceux qui souhaitent s’exprimer. Mais quand on commence à chercher sur Google ou les réseaux sociaux, on est vite effaré… Le vandalisme n’a pas seulement frappé à Beauvais et Villeneuve-le-Roi.

On arrête la série mais pas la litanie. Partout les mêmes témoignages : « Comment faire comprendre à nos jeunes que c'est pour eux ? », s’exclame Ghislaine Pieux, la vice-présidente du futur centre social de Sens. « Les parents ! Eduquez vos enfants ! Qu'ils ne détruisent pas leur quartier ! », renchérit une habitante à Clermond-Ferrand.

Comment et pourquoi les jeunes émeutiers ont-ils ciblé des structures sociales qui aident leurs familles ou des établissements médico-sociaux qui accueillent des personnes en situation de handicap ? On se pince.

Puis on se réveille. La situation est un peu plus complexe que ça.

Les établissements sociaux étaient-ils ciblés ?

Revenons à Beauvais. Avec le recul et avec humour, Nathalie Dauteuil, la directrice du CCAS, résume ce qui s’est passé : « On a été attaqués volontairement et par erreur. » Sur la dalle commerciale du quartier Argentine, les émeutiers ont cassé La Poste, le labo médical, etc. Mais pas l’antenne du CCAS qui était protégée par une grille. Ils ont fait le tour puis ont finalement brisé les vitres du centre communal d’action sociale. Sauf que ce n’était pas écrit CCAS mais « Mairie de quartier. » « On avait choisi de ne pas changer l’intitulé car tous les gens savaient où était la mairie de quartier. » Et quand une voisine est sortie pour leur expliquer que dans ce bâtiment on aidait les gens, les émeutiers ont fini par quitter les lieux.

Bref, sur un malentendu tout peut déraper. Sans aller trop loin non plus : « Les dégâts ne sont pas gigantesques. Ils ont tout retourné sans casser. Ils n’ont pas pris les ordis. Ils ont cassé les cloisons vitrées et pris les extincteurs pour arroser les dossiers sociaux. Maintenant, on est en phase de séchage ! » De l’autre côté de la rue, ils n’ont pas non plus attaqué la Maison des familles où l’on s’occupe de parentalité et d’aide éducative. Le centre social du quartier a aussi été épargné.

Ce n’est certes pas le cas partout mais il est frappant de voir que les CCAS sont souvent les victimes collatérales d’autres bâtiments visés. C’est le cas à Coulaines dans la Sarthe où le centre communal a été fermé quand le hall de la mairie a été incendié. Ou à Mons-en-Barœul où le CCAS se trouve dans les mêmes locaux que la mairie attaquée aux mortiers.

Et quand les travailleurs sociaux sont présents, ça change tout. Le centre social de Kerourien, à Brest, a été pris pour cible par une tractopelle. Mais les éducs sont intervenus avant que le pire arrive : « Avec l’aide de quelques habitants, ils ont réussi à s’interposer et à dissuader les jeunes émeutiers d’entrer dans le centre social. Les animateurs du cru connaissent le quartier et les codes, et peuvent intervenir sans que leur intégrité physique soit menacée. Cela a sans doute permis de limiter la casse », raconte le président du centre, Claude Le Gall, dans le Télegramme.

A lire aussi : Sadek Deghima, « Quand il n'y a plus de communication, ça explose »

Bref, la question reste posée du ciblage des structures sociales. Les réponses sont d’ailleurs peut-être plus déroutantes que prévu. A Beauvais, quand Nathalie Dauteuil a discuté avec les jeunes du quartier au petit matin sur la dalle commerciale, elle découvre qu’ils n’avaient aucune justification : « Nahel, ils ne savaient pas trop. Tout y passait, du type “On n’a pas assez de salle de sports”. Puis ils ont dit : « Ne te plains pas, ça va être cassé de toute façon. C’est dingue : ils ont eu la sensation de faire accélérer les travaux » (de rénovation urbaine). Finalement, on se repince.

Le courage après le saccage

Avec les locaux inutilisables, il faut trouver vite des solutions. A Beauvais, on a basculé tout dans le centre ville à 10 minutes en bus. « Mais les gens du quartier descendent assez peu », explique Nathalie Dauteuil, qui lance des VAD (visites à domicile). Sauf qu’en VAD, on voit 4 à 5 personnes par jour au lieu 7 à 8 dans un local...

Un autre système de secours fonctionne à Beauvais : SOS CCAS, une plateforme pour répondre aux demandes : « C’est une sorte de SVP. C’est utile pour beaucoup de gens qui n’osent pas demander de l’aide en se déplaçant au CCAS. » Comme pendant les confinements, Internet sauve la mise.

Après les violences et le désarroi, les travailleurs sociaux impactés se sont très vite retroussés les manches et ont sorti les claviers. A Villeneuve-le-Roi, « les équipes sont restées en télétravail pour continuer l’activité de service public », raconte Sandrine Cramer. « Les dossiers des usagers étaient dématérialisés. On fonctionnait avec des logiciels métiers. C’est ce qui sauve l’activité de notre service. »

Sauf que tout n’est pas dans le cloud car de nombreux documents ont brulé : les fournitures, les justificatifs de domiciliation, le courriers des administrés… Et puis il y a des pertes qui font mal : « On avait des petits rubans pour Octobre rose qu’on avait eu dans le cadre de collections. On a tout perdu. Ce sont de petits détails mais qui, mis bout à bout, constituent le fonctionnement et l’organisation du service », raconte Sandrine Cramer.

A Villeneuve-le-Roi, certains services sont plus touchés que d’autres comme le Maad, le service de maintien à domicile, qui comporte le service du portage de repas et gère toutes les prestations d’aide à domicile comme la téléassistance. « Les collègues du Maad, ont dû tout gérer de plein fouet. Il n’y avait plus de postes informatiques. » Alors il a fallu improviser la planification des aides à domicile qui devaient avoir lieu cette semaine.

Mais le service informatique est vite intervenu… Car les services sociaux détruits ont souvent bénéficié d’une formidable solidarité.

La débrouille et l’entraide

Dans cette commune du Val-de-Marne, on a le sens de l’impro et du système D : « Le CCAS est composé d’un service d’action sociale, d’une résidence autonomie et d’un Saad. L’idée était de se dire : où aller sans que cela ne brouille les pistes pour une population habituée à venir dans un lieu ? Nous avons la chance d’avoir d'anciens locaux inutilisés et qui étaient juste à proximité. Nous nous y sommes en partie installés. »

Toutes les équipes municipales ont joué le jeu. Les services des entretiens sont venus nettoyer les nouveaux locaux. Le service de la communication, qui n’est pas très loin du site, a aidé à la réinstallation. Le service « fête et cérémonie » a livré des tables et des chaises pour faire office de bureaux. la direction des services informatiques a pu redéployer des postes informatiques…

Une solidarité des services qui amène une réflexion pour Sandrine Cramer : « Souvent, on parle d’autonomie des CCAS d’un point de vue juridique. Ce qui me paraît important de souligner, c’est qu’on est rattachés, nous, notre fonctionnement, à la collectivité, et nos services support ont vraiment été une force pour permettre de nous réinstaller rapidement. Donc, autonomie oui, certes, mais on ne peut pas fonctionner seul. »

La solidarité des quartiers

L’élan de solidarité ne concerne pas seulement les collègues. « Ce qui a fait chaud au cœur, c’est le passage des habitants du quartier. Des personnes sont venues spontanément voir si on n'avait pas besoin d’un coup de main. Ça a vraiment fait du bien aux équipes », raconte Nathalie Dauteuil. Comme les messages de soutien sur la page facebook du CCAS.

« Ce qui nous a aussi beaucoup touchés, ce sont les partenaires : des appels, des messages, pour nous dire : “Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas, on le met à votre disposition.” Et ça, on ne s’y attendait pas », ajoute Sandrine Cramer.

A Mâcon, après le saccage du centre social de La Chanaye, c’est tout un quartier qui s’est mobilisé pour aider les travailleurs sociaux : « De la part des mamans mais aussi des ados qui m'ont demandé si j'avais besoin d'aide, raconte Adeline Weiss, responsable de territoire La Chanaye dans Macon-Infos. Avec mon équipe et les habitants, on a donc organisé un grand nettoyage du centre social. L'idée est de montrer qu'il n'y a pas d'amalgame entre les émeutes et les habitants de La Chanaye, qui ne cautionnent pas du tout ces agissements, qui vivent ici et ne souhaitent pas voir leur quartier se dégrader, voir les équipements de proximité ne plus ouvrir. »

Et ce n’est pas tout. Des membres de la régie de quartier, d’une société de sécurité, d’une association culturelle turque ont aussi prêté main forte. Et les commerçants ont offert des repas le midi.

Le temps et l'argent

Les premières mesures annoncées par Elisabeth Borne semblent aller dans le sens d’une reconstruction rapide. La Première ministre a promis que chaque préfecture allait ouvrir un « guichet unique » à destination des collectivités territoriales pour accélérer la réouverture des services publics, et que « pour faciliter la remise en état des bâtiments dégradés, les collectivités concernées pourront dès à présent bénéficier d’un soutien financier » sans en préciser ni le montant ni les modalités. Une circulaire a été diffusée dès le 5 juillet.

Mais cela suffira-t-il pour accélérer les procédures et reconstruire vite ce qui a été détruit ? Martial Bourquin, maire d’Audincourt dans le Doubs et vice-président de l’Unccas, se rappelle avoir été confronté au même scénario. Des habitants avaient brulé le centre social et la halte-garderie de la commune il y a quatre ans. Il a fallu trouver des solutions de remplacement en urgence dans des locaux désaffectés, voire des appartements. Une situation précaire qui dure depuis quatre ans… « Les constats d’assurance se sont succédé et la reconstruction n’a pu commencer que cette année ! Il faut imposer d’aller plus vite. Il faut que des mesures législatives soient prises pour que la reconstruction puisse intervenir rapidement. »

Le temps c’est important, mais l’argent c’est essentiel. Après cet incendie, la franchise d’assurance pour la mairie d’Audincourt (13 500 habitants) est passée de 50 000 € à 220 000 ! Chargé des relations avec le Parlement au sein de l’Unccas, Martial Bourquin va intervenir pour que des propositions de loi soient déposées si le gouvernement n’agit pas rapidement et efficacement. « Il faut que les groupes parlementaires quel qu’ils soient se disent : “Faites attention, c’est la vie de la cité qui est en cause en raison d’une lenteur administrative épouvantable et de primes d’assurances qui flambent avec des sommes que les communes ne pourront pas régler”. »

Quand les maisons communes brûlent, il ne faut pas regarder ailleurs...

Société

Métiers et formations

S'abonner
Div qui contient le message d'alerte
Se connecter

Identifiez-vous

Champ obligatoire Mot de passe obligatoire
Mot de passe oublié

Vous êtes abonné, mais vous n'avez pas vos identifiants pour le site ?

Contactez le service client 01.40.05.23.15

par mail

Recruteurs

Rendez-vous sur votre espace recruteur.

Espace recruteur