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Calais : « Tu as vite fait de sombrer dans la dépression »

Crédit photo Louis Witter
Depuis 2016 à Calais, de nombreux bénévoles se succèdent pour venir en aide aux personnes exilées en transit à la frontière franco-britannique. Confrontés à des situations difficiles, ils sont de plus en plus nombreux à bénéficier d’un soutien psychologique.

Dans les bars de Calais, fréquentés le soir par les bénévoles, il n’est pas rare d’entendre le sujet du moral revenir dans les conversations. Jour et nuit, beaucoup d’associatifs travaillent dans l’urgence et même dans leurs moments de répit, leur esprit reste occupé. On se l’avoue alors, autour d’une pinte de blonde ou sur le terrain « Toi, ça va ? »
- «
 Comment ça pourrait aller, ici ? ».
C’est presque devenu une boutade. Car la routine, l’exposition à la violence et à la misère, on ne s’y fait jamais réellement. « Après avoir travaillé douze ans comme éducatrice pour des enfants et des familles, je pensais être préparée en arrivant ici, confesse Uli, 36 ans, venue prêter main forte à l’équipe de Human Rights Observers pour quelques semaines. Mais je n’étais pas armée pour travailler auprès de gens privés de tout. »

Impossible de se déconnecter

Ce quotidien, elle arrive à s’en échapper sur son jour de congé hebdomadaire. Avec du sport surtout, « beaucoup de sport »... Mais à Calais, « c’est presque impossible de déconnecter de la situation car où que tu sois, où que tu te balades, même sur le front de mer, tu fais face aux barrières, aux barbelés et aux camions de CRS. Même la nuit, tu ne vois que les lumières bleues des gyrophares », continue la bénévole, qui décrit un « univers parallèle ».

Cette réalité, Charlotte, la coordinatrice nationale d’Utopia 56, qui mobilise chaque jour 200 bénévoles à travers la France, la représente bien : « Quand tu restes longtemps à Calais, que tu travailles dans l’urgence en permanence, ce sont beaucoup de hauts et de bas. Tout se défait en permanence et ça peut vite être épuisant. Quand je rentrais de plusieurs mois là-bas, j’avais l’impression de revenir en France, alors que je n’avais pas quitté le territoire. Une fois à la maison, quand ça redescend et que tu ne vis plus constamment sous adrénaline, tu as vite fait de sombrer dans la dépression, car ces temps passés sur le terrain, même courts, sont souvent violents ».

A Calais, comme dans d’autres secteurs professionnels, les travailleurs sociaux sont confrontés quotidiennement à une grande précarité et parfois, à la mort. En 2021, 36 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique, dont certaines étaient accompagnées par des bénévoles. « Quand toute une équipe subit un choc, la parole de groupe aide à aller mieux, mais ça ne suffit pas. La proximité émotionnelle ne peut pas tenir sur la durée. Il faut avoir des ressources à l’extérieur », assure Charlotte.

Du coup, elle a plaidé pour la mise en place d’un soutien par des psychologues : « Avant, c’était un passage obligé de craquer et dès que ça devenait trop insupportable, tu partais. Mais ce n’était pas une solution, alors on a mis en place des accompagnements. »

Des bénévoles épuisés

Dans les associations, la question de la prise en charge psychologique des bénévoles commence à être prise au sérieux par les équipes de coordination. A la fin de ses études de droit, Mathilde a rejoint Calais au sein de plusieurs organisations. De deux mois au départ, sa mission a duré presque un an. Mais quand elle s'est rendu compte qu’elle n’arrivait plus à quitter le terrain, elle a poussé la porte d’un thérapeute.

Pour la première fois, elle parle des « chocs répétés » sur place. « A l’époque entre bénévoles, il y avait une émulation qui faisait que tu ne pouvais pas te montrer faible ni fatigué. Et les soirs où certains se montraient épuisés, des coordinateurs leur faisaient comprendre qu’ils n’étaient pas bons. J’en ai même entendu un dire, un jour, qu’un bon bénévole est celui qui a déjà fait un burn-out. Il y avait parfois un côté essorage des bénévoles sans se soucier de la façon dont ils allaient encaisser », se souvient celle qui est aujourd’hui avocate.

De nombreux bénévoles tardent également à parler, habités par un sentiment de culpabilité alors que les personnes qu’ils aident souffrent davantage.

Un protocole récent

Face à ces situations, le psychologue libéral Richard Fusil, né à Calais et y exerçant, a commencé à suivre plusieurs bénévoles d’Utopia 56. Il en accueille une quinzaine, à leur demande. Les consultations sont financées par l’association. « Une grande partie du travail consiste à les accompagner vers la sortie de leur temps de terrain à Calais. Leur mission ne leur laisse pas toujours le temps de se poser pour penser », explique le praticien qui constate qu’ils finissent par être déconnectés du vécu normal des autres citoyens.

A seulement 300 km de leur lieu de vie habituel, « ils expérimentent le travail humanitaire. Ces personnes, souvent jeunes et prêtes à tout donner, sont coupées de leur identité d’étudiants ou de militants et ça les use rapidement. » Pour lui, si la vie en communauté des associatifs peut être un atout, elle participe cependant à la création d’une « bulle, un groupe, un endroit régi par les lois de l’humanitaire qui coupe d’autres réalités ».

De vrais traumatismes

Le psychologue compare leur travail à la traversée d’une grande forêt, à toute allure : « Tu cours, tu cours, tu te prends des racines, des branches, des ronces... mais l’adrénaline te pousse à continuer à pleine vitesse. Ça n’est qu’une fois sorti de la forêt que tu reprends ton souffle et constates que tu pisses le sang. » 

Ce que Mathilde a douloureusement expérimenté à son retour : « Je n’avais pas imaginé que ça irait aussi mal. Je dormais tout le temps, je ne pouvais pas me lever, j’étais triste en permanence. Il m’a fallu du temps et un suivi pour me relever. Je pensais que ça allait durer deux mois, pas plus. Ça en a pris six. Chez tout le monde, ça a pété en rentrant. Chacun différemment, car beaucoup étaient dans le déni, pensaient que c’était juste la fatigue du terrain qu’ils payaient. Mais on avait tous l’impression, en rentrant, de retrouver un champ de ruines. » 

Chez les bénévoles d’Utopia 56, Charlotte aussi s'en rend compte. « Pendant des années, on a banalisé ce qu’on vivait ici, alors que les micro-traumatismes sans cesse encaissés sont de vrais traumatismes. » 

Aujourd’hui, un protocole de soutien psychologique est en place qui permet autant aux bénévoles qu’aux salariés des associations de préparer leur venue et leur départ du terrain. Dans le jargon, on appelle ça « l’outboarding » des humanitaires.

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