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Intelligence artificielle : Résistons !

Raymond Taube est directeur de l'Institut de droit pratique. 

Crédit photo Stéphanie Trouvé
[TRIBUNE] Raymond Taube, directeur de l'institut de droit pratique, chroniqueur mensuel d'ASH au sein de la rubrique le Droit et la pratique, lance un appel aux travailleurs du secteur social et médico-social. Et revendique le bienfondé d'une désobeissance face à ce qu'il estime être un "asservissement" des professionnels, en résistant à l'IA "quand elle n'est pas indispensable". 

Résistance. En général, les travailleurs sociaux, très majoritairement travailleuses sociales, sont sensibles à ce concept. Dans sa Déclaration mondiale sur les principes éthiques du travail social, la Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux préconise la « lutte contre l’oppression institutionnelle » et la « contestation des politiques et pratiques injustes ». L’IA n’est pas une oppression institutionnelle. Du moins, elle n’est pas ressentie comme telle. Elle rappelle le film Matrix, au sens où elle asservit l’homme sans qu’il en ait conscience, avant de le rendre socialement inutile. L’IA, c’est la magnifique pomme rouge – et empoisonnée – que Blanche-Neige croqua dans le dessin animé de Walt Disney, sans le baiser d’un prince charmant pour réveiller l’humanité.

Résister ne signifie pas vouloir s’éclairer à la bougie après qu’a été inventée l’ampoule. C’est refuser d’allumer la lumière en plein jour, de prendre sa voiture ou sa trottinette électrique pour aller au coin de la rue. C’est refuser de cesser de penser, de réfléchir, de décider, de contester, d’agir, d’exister…

L’intelligence artificielle, c’est génial ! Et nous n’avons encore rien vu. D’ici 2030, l’évolution promet d’être spectaculaire. Plus besoin d’acteurs ni de réalisateurs, d’écrivains, de compositeurs, de chanteurs. Sur les playlists IA des plateformes de musique en ligne, il n’est déjà plus possible de distinguer le vrai du faux. Et dans dix ans : plus de médecin, plus d’avocats ? La loi les obligera peut-être à valider la réponse de l’IA. Mais à quoi bon, puisqu’elle les surpassera !

Plus d’assistantes sociales ? On dit que la relation humaine est au cœur de l’accompagnement social. Peut-être pas pour les adolescents et jeunes adultes qui sont addicts à l’IA : 70 % des 18-25 l’utilisent quotidiennement, selon l'étude « Born AI » de l'agence Heaven.

L’IA a réponse à tout, même aux blessures de l’âme. Dieu a muté en un algorithme – que les croyants me pardonnent ce blasphème –. Alors l’assistante sociale virtuelle, avatar plus vrai que nature, qui ne se trompe jamais et est toujours souriante, qui n’a aucun préjugé, qui peut prendre la forme que l’on veut (Killian Mbappé est devenu AS !), n’est-ce pas mieux que l’ancien humanoïde parfois grincheux qui peut se tromper (ces humanoïdes sont si peu fiables !) ?

Vous ne voulez pas de ça ? Vous vous rassurez en pensant que c’est de la science-fiction ? Aujourd’hui, la perspective de vivre plusieurs siècles est une hypothèse voire un projet. Imaginez les futurs manifs contre le retraite à 800 ans !

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En fait, nous n’aurons pas le choix. La machine est lancée et ce n’est pas l’IA Act (loi européenne sur l’intelligence artificielle) qui l’arrêtera. En France, les pouvoirspublics s’efforcent de ne pas rater le virage de l’IA après avoir manqué celui d’internet (on attend toujours les Google, Facebook, Microsoft ou Apple français ou même européens). Le 1er Ministre a annoncé en juin 2026 un investissement de 655 millions d'euros pour accélérer le développement de l'intelligence artificielle en France, somme au demeurant dérisoire au regard des milliards investis ailleurs. Formidable !

Cette IA sera SOUVERAINE. Du 100 % made in France. Cette autonomie se résume à garantir que nos précieuses données restent en France. Nous serons souverainement addict à l’IA française, souverainement paresseux, souverainement inutiles. Souverainement bêtes, car le cerveau est tel un muscle qui s’atrophie s’il n’est pas stimulé.

Nous n’aurons pas le choix, disais-je. Et si je me trompais ? S’il était encore possible de refuser, de résister ?

Je critique l’IA. Et pourtant, je l’utilise et même vous forme, travailleurs sociaux, à en faire usage efficacement, dans respect du droit et de l’éthique. L’éthique prime le droit. C’est là que la volonté peut s’instiller, que la résistance peut prendre forme. L’éthique et la philosophie, voire l’instinct de survie. Ce qui fait l’homme, c’est en grande partie son intelligence. Le reste n’est que mécanique. On peut avoir du cœur même avec un cœur artificiel, qui n’est qu’une prothèse. Peut-être qu’un jour le cerveau pourra être une prothèse (je prendrai le modèle bleu à pois rouges) et que Frankenstein sera devenu réalité, mais cela appartient encore à la fiction, même si la modélisation intégrale du cerveau est en chantier (voir eSanté et intelligence artificielle : entre promesse du meilleur et crainte du pire de Patrice Cristonifi et Raymond Taube – Éditions Maïa, 2021). Là, le péril est à un autre niveau, car on pourrait glisser vers la conscience artificielle, comme l’avait imaginé Stanley Kubrick dans le film 2001, l’Odyssée de l’espace, en 1968.

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Mais revenons à notre IA d’aujourd’hui et de demain (2030, pour la super IA qui a suscité des alertes de scientifiques, de philosophes, du Pape…). Puisque nous n’avons pas le choix, résister ne peut consister à ne pas utiliser l’IA lorsque son utilisation nous ait imposée, notamment dans un contexte professionnel pour des considérations productivistes, ou lorsqu’elle rend des services qui ne peuvent être rendus autrement. Résister, c’est à minima renoncer à l’IA lorsqu’on peut s’en passer, lorsqu’elle n’est pas indispensable.

Dans ma formation sur l’IA en travail social, nous évoquons l’hypothèse de séparer le fond de la forme pour ne déléguer à l’IA que les écrits professionnels. Refusez ! J’écris, donc je suis ! Mais vous ne m’écouterez pas. « Chère IA, fais-moi le résumé de ce texte, fais-moi la synthèse de cet entretien enregistré, prépare les démarches pour que tel usager puisse obtenir telle prestation… » C’est si confortable d’être inutile. Il ne faudra pas vous plaindre d’être remplacé. Maigre consolation, je le serai avant vous, car la formation est en voie de virtualisation.

Aujourd’hui, l’IA est perçue comme un label de qualité (vive les tondeuses à gazon ou les lave-linges estampillés « IA »). Demain, sera-ce le label « fait par l’homme » ou « fait sans IA » qui sera symbole de qualité ? C’est sans doute souhaitable mais peu probable, car tout porte à croire que nous serons à l’IA ce que le singe est à l’homme. Puisse-t-elle ne pas nous lobotomiser. Cela ne peut se satisfaire d’un espoir. Il faut le vouloir. Il faut résister.

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