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Travail social et intersectionnalité, une liaison dangereuse ? (Tribune)

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Photo d'illustration.

Crédit photo Hans Lucas via AFP
Selon le chercheur et enseignant en sociologie Daniel Verba, l’intersectionnalité, prise dans une acception excessive, pourrait nuire à la lutte efficace contre les inégalités.

« Un vif débat agite depuis quelques semaines le milieu universitaire, débat largement relayé par les médias et les acteurs politiques. Il s’agit de savoir si les universités – et, par extension, tous les établissements d’enseignement supérieur – seraient gangrénées par les études intersectionnalistes et par une idéologie islamo-gauchiste qui aurait pu inspirer les actions terroristes menées au nom de l’islam. Ces questions ne font pas qu’agiter le “tout petit monde universitaire”. Elles ont des ramifications dans de nombreux secteurs de l’activité intellectuelle et peuvent aussi impacter significativement les travailleurs sociaux, dont la formation est en grande partie inspirée par les sciences humaines et sociales.

Pour essayer d’y voir plus clair, il me semble tout d’abord nécessaire de rappeler ce que sont les thèses intersectionnelles. En 1989, la juriste américaine Kimberlé Crenshaw a publié un article(2) où elle construisait la notion d’“intersectionnalité” pour éclairer l’histoire d’Emma DeGraffenreid, une Afro-Américaine qui avait attaqué l’entreprise General Motors pour une double discrimination raciste et sexiste. Celle-ci avait alors été déboutée au motif que, la loi ne prévoyant pas le cas de personnes subissant plusieurs formes de domination, la justice ne pouvait se prononcer sur sa situation. Avant elle, Rosa Parks, la célèbre militante des droits civiques, avait aussi dénoncé les discriminations sexistes et les abus sexuels dont les femmes noires souffraient au sein même de leur “communauté”. Elle-même racontait comment elle avait dû se battre pour ne pas être assignée aux tâches subalternes lorsqu’elle participait aux actions du mouvement.

Ces thèses ont d’autant plus de succès que, pour une part de plus en plus importante des étudiant(e)s en travail social, ceux-ci sont issus des minorités visibles et que l’intersectionnalité leur “parle”. Elle leur permet aussi d’aborder autrement les personnes qu’ils accompagnent au sein des établissements sociaux. Ce nouveau paradigme, qui ne se substitue pas à celui de classe mais vient le compléter, montre notamment comment les discriminations se combinent dans le parcours de certaines populations, comment elles se cumulent parfois de manière dramatique lorsque, par exemple, on est à la fois noire, femme, homosexuelle et musulmane. Il ne s’agit donc pas d’exclure le poids de l’appartenance de classe au profit de nouvelles dimensions de l’identité, mais bien de l’enrichir d’autres composantes, dont la race et le genre. En conséquence, le débat qui oppose certains chercheurs reconnus comme Stéphane Beaud, Gérard Noiriel ou Didier Fassin et leurs épigones ne me semble pas être si clivant pour la discipline, tant leurs points de vue, hors querelles de champ et d’ego, me paraissent réconciliables.

Excès de zèle

Cependant, une autre querelle, plus idéologique, tend à se développer parmi les universitaires. Elle voit s’affronter les défenseurs de l’universalisme des Lumières, les thuriféraires d’une conception républicaine de la société, qui s’opposent à l’usage social du terme de “race”, producteur de replis identitaires, et ceux qui y voient au contraire le moyen d’en révéler les effets désastreux. Les premiers craignent que cet usage ne vienne prescrire une “réalité raciale” qui imposerait la légitimité d’une notion scientifiquement creuse, une reconstruction performative de ce qu’elle prétend défaire, tandis que les seconds n’y voient que des représentations sociales aux effets bien réels. Comme l’écrivait déjà Colette Guillaumin en 1981 : “C’est très exactement la réalité de la ’race’. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts…”(3). Cette querelle sémantique me paraît elle aussi aisément surmontable, même si elle conduit à des crispations spectaculaires dans certains établissements où se jouent à la fois les postes et l’influence, mais aussi les concurrences mémorielles, comme si montrer le racisme ou l’islamophobie occultait mécaniquement la reconnaissance de l’antisémitisme. Qui, parmi mes collègues sociologues, nie la réalité du racisme et des discriminations qui pèsent sur les minorités visibles ? Il y a bien des divergences dans la façon de traiter ces questions, mais tous s’accordent à lui reconnaître une incontestable tangibilité. Certains prônent en effet la réaffirmation d’une citoyenneté émancipée des clivages identitaires, tandis que d’autres préfèrent au contraire nommer et interroger les rapports de domination, quitte à écorner le catéchisme républicain prompt à camper sur des positions de principe en oubliant les inégalités qu’elles produisent(4). Il est possible de faire preuve d’un “universalisme critique”, selon l’expression d’Alain Policar(5), sans pour cela chavirer dans l’exaltation des origines raciales ou ethniques.

Aucun paradigme n’échappe pourtant aux excès de zèle de ses promoteurs, surtout s’il déborde du champ scientifique pour se répandre, sans garde-fous, dans les médias et les réseaux sociaux. On a assisté ces derniers mois à des dérapages “intersectionnels” qui montrent les limites d’une conversion de notions scientifiques en actions militantes, comme, en d’autres temps, la lutte des classes avait pu aussi inspirer les grandes purges communistes au nom du prolétariat. A cette classe de travailleurs, on a substitué aujourd’hui, en les essentialisant, les “invisibles” ou les “subalternes”, voire les “musulmans”, au risque de basculer dans des idéologies mortifères.

A San Francisco, une commission, hors de tout référentiel historique et de toute concertation populaire, a décidé de débaptiser 44 établissements de la ville qui portent des noms de personnalités sujettes aujourd’hui à une dégradation symbolique en raison d’actions contraires aux droits humains. On y trouve, pêle-mêle, Georges Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, Dianne Feinstein, Robert Louis Stevenson et Thomas Edison (pionnier de l’électricité et inventeur prolifique qui eut la mauvaise idée, dans le cadre de ses expériences, d’électrocuter des animaux pour tester ses innovations).

En février dernier, au Canada, dans la célèbre université McGill, une enseignante de littérature a dû s’excuser auprès d’une étudiante, et la direction de l’université octroyer à celle-ci la note la plus élevée, pour avoir omis de l’avertir de la présence dans un roman écrit en 1863 du terme “nègre”. En bref, dans cette prestigieuse université, on peut s’inscrire à un cours de littérature, se plaindre de la présence d’un mot qui vous dérange dans un livre ancien, abandonner le cours sans avoir été évalué et obtenir les crédits afférents…

Plus récemment encore, deux traducteurs, l’un Catalan, l’autre Hollandais, dont les compétences linguistiques étaient indéniables, ont dû renoncer à traduire les textes de la poètesse Amanda Gorman au prétexte que ni l’un ni l’autre n’étaient noirs et que, par conséquent, ils ne pouvaient pas porter la voix de la jeune auteure afro-américaine. “Si je ne peux pas traduire une poétesse car elle est une femme, jeune, noire, américaine du XXe siècle, a répliqué le traducteur français André Markowicz, alors je ne peux pas non plus traduire Homère, parce que je ne suis pas un Grec du VIIe siècle avant J.-C. ou je ne pourrais pas avoir traduit Shakespeare parce que je ne suis pas un Anglais du XVe siècle.”(6).

Dans le travail social, il nous(7) est arrivé d’entendre des éducateurs de prévention spécialisée affirmer qu’il n’était pas possible d’accompagner aujourd’hui des jeunes de quartiers populaires sans être soi-même musulman. Cela voudrait-il dire, dans une perspective culturaliste, qu’il faudra désormais faire coïncider la formation et l’emploi des travailleurs sociaux en fonction des groupes dont ils auront la charge ? Les femmes s’occuperaient uniquement des femmes, les homosexuels d’autres homosexuels, les Noirs des personnes de couleur… Il n’est pas certain que ces dérives sectaires contribuent efficacement à la lutte contre les inégalités qui demeure au cœur de la question sociale et des missions du travail social.

Contact : daniel.verba@orange.fr »

Notes

(1) Pour aller plus loin : Anthropologie des faits religieux dans l’intervention sociale, D. Verba – IES éditions, Genève, 2019.

(2) « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », K. Crenshaw – University of Chicago Legal Forum – Vol. 1989, art. 8.

(3) « La science face au racisme », C. Guillaumin, in Le Genre humain n° 1 – Ed. Complexe, automne 1981.

(4) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ne s’étaient pas privés de mettre en lumière ce mythe républicain dès la publication des Héritiers en 1964.

(5) L’inquiétante familiarité de la race. Décolonialisme, intersectionnalité et universalisme, A. Policar – Ed. Le Bord de l’eau, 2020.

(6) « Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas », A. Markowicz – Le Monde, 11 févr. 2021.

(7) Je fais référence ici aux travaux que nous menons depuis 2012 avec la sociologue Faïza Guélamine.

Auteur

  • Daniel Verba

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