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Société

Serge Tisseron : « L’urgence va être de recréer du lien »


Publié le : 07.05.2020 I Dernière Mise à jour : 07.05.2020
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Serge Tisseron I Crédit photo Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

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  • Propos recueillis par Brigitte Bègue

Le confinement a entraîné un état de sidération et un choc traumatique sans comparaison. Le déconfinement aussi fait peur. Outre l’incertitude du moment, il va falloir reconstruire le collectif, nous explique le psychiatre Serge Tisseron (1).

Actualités sociales hebdomadaires : Le déconfinement peut faire aussi peur que le confinement. Comment le « réussir » ?

Serge Tisseron : Le déconfinement ne signifie ni la fin des risques encourus, ni la fin des gestes de protection. Nous aurons l’obligation de travailler, mais pas la liberté de nous déplacer, d’aller au cinéma ou au restaurant. Bref, les inconvénients d’aller au travail avec un masque et un flacon de gel hydroalcoolique, mais pas les avantages des loisirs ! Cela va continuer à être non seulement pénible, mais aussi terriblement anxiogène. Enfin, n’oublions pas les difficultés financières pour un grand nombre de professions. Les inégalités sociales vont s’imposer avec une violence jamais atteinte. Le temps du confinement a été vécu très diversement. Il y a ceux qui ont pu se promener à la campagne et ceux qui ont vécu dans un appartement exigu, ceux qui ont bronzé et ceux qui auront regardé la télévision toute la journée, ceux qui ont connu des deuils, ceux qui ont souffert de maltraitance, etc. Au-delà de la diversité de ces vécus, chacun s’est focalisé sur lui et sur ses proches. L’urgence va être de recréer du lien entre toutes ces personnes. Mais cela va être très difficile car c’est inséparable de la possibilité de nous toucher, de boire un café ensemble, de nous embrasser. La seule forme de sociabilité qui nous sera encore longtemps accessible sera la possibilité de partager des vidéos humoristiques sur la situation que nous vivons, afin d’en rire ensemble. Et aussi la possibilité de manifester notre solidarité, par exemple en faisant les courses des personnes seules ou qui hésitent à sortir de chez elles.

En quoi le choc provoqué par cette crise est-il différent d’une autre catastrophe ?

S. T. : L’ensemble de la population a été concerné mais ce choc traumatique a frappé très inégalement, selon la possibilité ou non de partir à la campagne, de bénéficier d’un jardin, d’un salaire régulier sans risque d’être ruiné par la crise. Néanmoins, l’effet de sidération inégal que le confinement a provoqué ne se réduit pas à une logique de disparités sociales. Des gens ont été obligés de renoncer à un projet important comme un mariage, un divorce, un anniversaire, ou tout simplement le projet d’aller voir un parent âgé dont on craint la mort. Et ensuite il y a eu le stress du confinement au jour le jour, quand chacun devient une menace possible pour ses proches et que, en même temps, il peut voir ses proches comme une menace pour lui-même. Une telle pandémie est la plus grave des catastrophes imaginables pour le lien social. Et le plus difficile aujourd’hui est que nous ne voyons pas très bien quand cela pourra finir. A la différence d’un attentat ou d’une catastrophe  naturelle, il n’existe pas un « avant » et un « après ». Autrement dit, le déconfinement ne sera pas forcément la « fin du confinement ». On nous annonce un déconfinement partiel et, peut-être, l’obligation de revenir à des moments de confinement  semblables à ceux que nous venons de  vivre.

Cette situation peut-elle laisser des empreintes psychiques durables ?

S. T. : Oui, car elle confronte au risque d’une quadruple mort. D’abord, l’angoisse de la mort physique, pour soi et ses proches, mais aussi l’angoisse de la mort sociale, notamment pour ceux qui avaient avant le confinement une grande sociabilité de proximité et/ou ceux qui craignent la mort de leur entreprise. L’obligation de ne pas sortir de chez soi ou de garder ses distances suscite aussi un sentiment de monotonie qui débouche rapidement sur l’angoisse du vide. Nous manquons de nos stimulations sociales habituelles pour nous sentir en vie, d’autant que certains discours médiatiques présentent cette pandémie non seulement comme la fin d’un monde, ce qu’elle est indiscutablement, mais comme le signe avant-coureur de la fin du monde. Les facteurs psychologiques n’ont, hélas, pas été suffisamment considérés. La façon dont les enterrements ont été gérés a été une immense catastrophe humaine. Il n’y a pas de psychiatre dans le conseil scientifique qui guide le gouvernement, et aucune femme non plus, dont on sait combien elles sont plus sensibles que les hommes à la nécessité de prendre soin. La lutte contre la pandémie a été pensée en termes de traitement, en sous-estimant gravement le fait qu’un traitement est bien mieux accepté quand les personnes ont le sentiment que l’on se soucie de leurs difficultés. Ce que chacun d’entre nous a tenté de compenser avec la fameuse formule « Prenez soin de vous ».

Les conseils qui nous ont été donnés pour passer le cap ont-ils été utiles ?

S. T. : Des injonctions se sont effectivement succédé. Il y a d’abord eu celle du confinement productif. Il fallait profiter de ce temps pour réaliser ce que nous n’avions pas eu le temps de faire jusqu’ici, lire certains livres, regarder certains films, faire du tri… Mais l’angoisse du vide n’est pas soluble dans l’hyperactivité consommatoire. Dans un second temps, chacun a été invité à « prendre soin de lui » en faisant du yoga, par exemple, puis à « prendre soin des autres », comme applaudir chaque soir à 20 h et aider ses voisins. Certains se sont donné pour tâche d’inventer le « monde d’après ». Mais cette façon de lutter contre l’angoisse a aussi engendré chez beaucoup la culpabilité de ne pas utiliser son temps comme il le devrait. A vouloir trop convaincre les gens qu’ils sont maîtres de leur destin, on risque de les rendre responsables de leur échec et d’aggraver leur dépression. Les outils numériques ont aussi été essentiellement utilisés par chacun pour interagir avec ses proches, ce qui nous a incités à nous replier un peu plus sur ceux qui nous ressemblent, avec le risque d’oublier ceux qui sont différents. Au moment du retour au travail ou à l’école, la confrontation aux disparités qui nous auront échappé pendant ce confinement n'en sera que plus brutale.

Que pensez-vous du choix laissé aux parents de faire rentrer ou non leurs enfants à l’école ?

S. T. : Il ne s’agit pas d’une décision éducative, mais économique. Contrairement à l’Italie, beaucoup de parents français n’ont pas leurs propres parents à proximité pour garder leurs enfants lorsqu’ils reprendront le travail. Il faut donc que les enfants, et notamment les plus jeunes, aillent à l’école. De la même façon que le confinement a été décidé pour éviter le débordement du système de santé et l’hécatombe meurtrière, le retour à l’école est conseillé pour éviter l’hécatombe sociale. Ce sera donc aux enseignants d’aider les enfants à gérer leur peur. J’en prépare certains en visioconférence, mais ils sont très inquiets, à juste titre. Il y a des enfants qui vont arriver en bonne santé mentale et d’autres qui vont être méconnaissables parce qu’ils auront vécu des moments de panique ou de maltraitance. Comment faire respecter les consignes de sécurité à des petits qui vont avoir envie de se défouler dans la cour de récréation avec leurs copains ? Les enseignants n’ont pas de feuille de route, ils sont démunis. C’est pareil pour les adultes qui vont retrouver leur entreprise. Il va falloir apprendre à « refaire collectif », celui-ci est brisé, et à être attentif aux fragilités. Certains ont vécu des choses terribles.

 


(1) Psychiatre, membre de l’Académie des technologies, Serge Tisseron est l’auteur d’une trentaine d’essais. Le prochain, L’emprise insidieuse des machines parlantes, sortira le 27 mai (éd. Les liens qui libèrent).

 

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