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Société

En Italie, le Covid-19 met au jour une bombe sociale


Publié le : 17.04.2020 I Dernière Mise à jour : 16.04.2020
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Photo d'illustration I Crédit photo Adobe stock

Auteur

  • Sarah Cohen

En pleine crise du coronavirus, les travailleurs sociaux et médico-sociaux continuent d’accompagner les populations précaires tout en alertant sur la nécessité de repenser le modèle social italien.

Une crise dans la crise. Depuis fin février, le Covid-19 frappe l’Italie de manière tragique, faisant de ce pays l’un des plus touchés par le virus. Si une partie de la Botte est à l’arrêt, l’autre n’a jamais cessé de travailler. Une mobilisation, un combat de tous les instants pour les travailleurs sociaux et médico-sociaux, qui continuent de garantir aux personnes les plus fragiles et les plus vulnérables de la société une écoute, un soin, un soutien sans faille.

Car si l’Italie est en proie à une crise sanitaire, elle doit parallèlement affronter une crise sociale tout aussi dramatique, provoquant la confusion dans un pays qui peine à donner des directives claires et uniformes sur l’ensemble du territoire national. Compétence exclusive des régions, les politiques sociales divergent dans la Péninsule, et se révèlent parfois totalement inexistantes dans certaines communes. « Sur 29 milliards d’euros alloués aux aides sociales par an, seulement 7 milliards sont destinés aux services, le reste n’étant que des transferts monétaires », souligne Gianmario Gazzi, président de l’Ordre des travailleurs sociaux d’Italie. Avec la pandémie, le fossé des inégalités se creuse entre les Italiens, dont certains ont déjà besoin aujourd’hui et auront besoin demain d’assistance. Tout comme elle accentue la précarité des travailleurs sociaux, exposés à la contagion au contact des personnes dont ils prennent soin et privés, pour nombre d’entre eux, de moyens de protection.

Invisibles parmi les invisibles

Ilaria est en colère. Depuis un mois, elle continue de traverser à vélo les rues désertes de la cité éternelle pour aller travailler au centre d’hébergement dédié exclusivement aux femmes et enfants réfugiés, dans le centre de la capitale. Une fois arrivée, toujours le même rituel : se désinfecter les mains, mettre des gants, choisir d’enfiler son masque. Ou non. Une décision qui dépend en effet du stock. Le centre n’a pas encore reçu sa commande de matériels de protection. Il faut donc raisonner en termes d’économies, et non de sécurité. Oublier aussi la distance de sécurité de un mètre. Comment éloigner les enfants qui lui sautent au cou après des journées sans l’avoir vue ? « Une extension de la famille », c’est ainsi qu’Ilaria les considère.

Désormais seule à faire sa tournée, elle doit inventer des astuces pour remplir la vie de ces femmes, isolées et confinées depuis maintenant plusieurs semaines, et, pour beaucoup d’entre elles, fragilisées psychologiquement. « Nous nous sommes sentis complétement abandonnés, s’indigne-t-elle. Dès la propagation rapide du virus en Lombardie, nous avons commencé à nous activer : contacter les institutions pour demander des conseils, des protections, des directives à suivre face à un cas éventuel de coronavirus au sein du centre. Mais nous nous sommes retrouvés face à un mur totalement silencieux. La sensation de faire partie des oubliés de la société. » Un découragement qui ne l’a pourtant pas poussée à interrompre sa mission.

Comme Ilaria, Ciro, éducateur dans un foyer pour mineur en Ombrie, n’a pas voulu se défiler. « Lorsque l’urgence du Covid-19 nous a officiellement submergés, nous aurions pu demander des congés pour être auprès de nos familles, de nos enfants. Nous ne l’avons pas fait, aucun de nous ne l’a fait. Nous avons choisi de rejoindre la communauté tous les jours, avec toutes les précautions possibles, pour protéger les enfants qui, avec nous, sont devenus plus invisibles que ce maudit virus. »

Le Covid-19, la pandémie et la quarantaine ont submergé les travailleurs sociaux et médico-sociaux et les ont confrontés à des situations inédites, les contraignant à s’adapter, à inventer une nouvelle façon d’accomplir leur métier. Mais le sens de leur travail, lui, n’a pas changé. « Ce que nous faisions, explique Ciro, nous continuons à le faire encore aujourd’hui avec, si possible, un plus grand sens des responsabilités. » Et de solidarité. Si la cohésion et le dialogue sont des facteurs essentiels dans une équipe, dans de tels moments de crise, ils deviennent déterminants. Pouvoir échanger avec ses collègues sur les différents problèmes rencontrés, mais aussi partager ses peurs et ses angoisses aide à surmonter le poids de la charge de travail.

« Dans cette période d’isolement total, les dynamiques de groupe restent vives. Nous continuons de nous concerter, de délibérer au cas par cas, afin d’affronter les situations problématiques de la manière la plus collective possible », raconte Francesca De Masi, vice-présidente de la coopérative sociale Befree, contre les violences et discriminations de genre.

A Rome,  Befree se décline en trois centres d’hébergement et de réinsertion sociale qui continuent de fonctionner « à plein régime ». Si la directive pour sauver des vies est de « rester chez soi », pour certaines femmes cela peut devenir fatal. « Nous avons augmenté sensiblement la prévention sur des canaux alternatifs comme les réseaux sociaux ou les sites web. Grâce au téléphone, nous continuons d'assurer les rendez-vous hebdomadaires et de soutenir les femmes que nous suivions, mais aussi de nouvelles appelantes. Evidemment, si nous jugeons qu’une situation est à risque, nous nous rendons en personne sur les lieux. Nous avons la conviction qu’une femme victime de violences conjugales doit fuir de chez elle et se mettre à l’abri. » A Rome comme dans le reste du pays, il n’est possible de se déplacer qu’en cas de nécessité et muni d’une autorisation.

Pour veiller au respect de cette ordonnance, la police procède à de nombreux contrôles, ce qui pourrait renforcer le sentiment de frayeur qu’une femme victime de violence éprouve déjà. « Beaucoup nous appellent pour savoir si, dans ce contexte, elles peuvent s’éloigner de leur domicile. Nous les rassurons, les conseillons et les aidons même à remplir les attestations de sortie. Et surtout nous insistons sur le fait qu’elles ne sont pas seules. »

Un nouveau modèle social

Si les sentiments restent ambivalents face aux scénarios extraordinaires qu’a fait émerger le Covid-19 en Italie, si la peur de la contagion est présente au quotidien, la peur du futur est, quant à elle, dans tous les esprits des travailleurs sociaux. Tous sont préoccupés et tentent d’anticiper un nouveau modèle d’actions sociales, une transition pour garantir à l’enfant, à la personne âgée, handicapée, au toxicodépendant, au migrant une protection, une sécurité sociale. « Si nous devons éviter les rassemblements, j’ai du mal à imaginer l’organisation prochaine dans les centres de jour. Nous devrons privilégier le “un par un”. Ce qui suppose plus de fonds, plus de médecins et davantage d’éducateurs, d’aides à domicile, d’assistants sociaux, d’infirmiers », note Gianmario Gazzi.

Alarmer l’opinion, faire réagir les institutions pour commencer à élaborer des réponses et des mesures urgentes face à une augmentation de la pauvreté est devenu un de leurs combats, tout en gardant coûte que coûte l’optimisme qui caractérise la communauté des travailleurs sociaux et médico-sociaux italiens. « Nous ne pouvons pas accroître l’isolement de ceux qui vivaient déjà dans l’isolement. Ce n’est pas le moment de prendre du recul, mais d’avancer », insiste Pino Modugno, coordinateur des services territoriaux de la Lega del Filo d’Oro, à Molfetta, dans les Pouilles, qui depuis cinquante-cinq ans assiste, éduque, réhabilite, supporte l’inclusion dans la société des personnes sourdes et muettes et souffrant de polyhandicap. « Ce n’est pas une métaphore. En tant que Lega del Filo d’Oro, nous nous sentons appelés à faire quelque chose de plus, à être encore plus proches, à faire sentir notre présence. Nous devons être là. Avec toutes les protections nécessaires, mais être là. Pour nos jeunes et leurs familles. Ce n’est pas le moment de repartir, car repartir comme avant est impossible. Au lieu de cela, il est temps de recommencer, sur une nouvelle trajectoire. Nous devons inventer quelque chose. Aller de l’avant, sans jamais reculer. »

Depuis que la crise du coronavirus a éclaté en Italie, depuis que plus de 20 000 personnes sont mortes des suites de ce virus, les travailleurs sociaux et médico-sociaux le martèlent, ils n’ont jamais cessé de travailler, « d’être en première ligne sur les barricades comme ils l’ont toujours été ».

Sur le terrain, évidemment, mais aussi dans la diffusion et le relais d’un message empli d’humanité et de solidarité. Dans la Péninsule, entrer dans la peau de ces opérateurs, c’est aussi entrer dans celle de militants. Des militants qui luttent pour que les invisibles ne restent pas sur le bas-côté de la route. « Nous sommes assis sur une bombe sociale et, pendant que nous luttons sur le front sanitaire, nous devons faire en sorte que personne ne soit oublié. Nous combattons à l’arrière et continuerons de le faire pour soutenir ceux qui sont en première ligne aujourd’hui, précise Gianmario Gazzi. Mais andrà tutto bene, tout ira bien seulement si nous pouvons garantir que même ceux qui n’ont pas de voix ne resteront pas seuls. »

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