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TRIBUNE - Le travail social est-il sexiste ?

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Crédit photo Amaury Cornu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
A travers le compte Instagram « Travail social sexiste », une éducatrice – qui souhaite rester anonyme – entend rendre visibles les agissements sexistes dans son univers professionnel. Sa démarche a remporté un certain succès, qui lui a inspiré cette tribune.

« Le sexisme peut être défini comme un ensemble de croyances péjoratives et d’attitudes discriminatoires reposant sur le sexe ou le genre d’une personne et perpétuant un schéma inégalitaire entre les femmes et les hommes. Si le mouvement #MeToo a débuté en 2007, il s’est vraiment fait connaître dix ans plus tard, avec l’affaire “Weinstein”, pour devenir un véritable phénomène. Quelques semaines après, la version française #BalanceTonPorc voit le jour. On entend alors parler de “libération de la parole des femmes”, sous-entendant que ces dernières ne s’exprimaient pas déjà à ce sujet. Il semble surtout qu’elles ont, à partir de là, commencé à être écoutées et entendues davantage, grâce aux personnes dont les voix se sont élevées et avec l’aide des réseaux sociaux qui ont permis de rendre visible ce qui ne l’était pas auparavant.

L’une des choses que l’on peut retenir de #MeToo, c’est que le sexisme est présent partout, quel que soit le milieu social, dans le cadre professionnel autant qu’en dehors. On le trouve en tout lieu, à tout moment, peu importe le contexte.

Mais alors, qu’en est-il du travail social ? Les acteurs de ce domaine sont-ils si bien placés pour éviter de perpétuer des schémas discriminants ? Selon l’Insee, sur dix professionnels du travail social, neuf sont des femmes. Cette forte féminisation du milieu éviterait-elle au sexisme d’y trouver sa place ? Pas si sûr…

Envoyés par des dizaines de professionnels, stagiaires du travail social, mais aussi par des personnes accompagnées, des témoignages sont partagés via la page Instagram “Travail social sexiste”. Extraits :

• “Je suis éducatrice spécialisée en foyer auprès d’enfants placés. Je construis une cabane et des arcs en bois pour occuper les mercredis et samedis après-midi des enfants. Un jour, on rentre d’un goûter dans la cabane quand mon chef de service m’interpelle dans le couloir. Il me dit devant tous les enfants : ’Il va falloir arrêter ces après-midi cabanes ou alors c’est Paul qui ira, sinon vous prenez trop de retard sur les lessives.’ Le collègue en question venait de passer l’après-midi avec la seule enfant malade, qui faisait des coloriages dans sa chambre. J’avais animé une activité avec neuf autres enfants pendant trois heures. »

• “J’exerce en foyer pour adultes en situation de handicap mental. Une résidente s’est vu interdire sa ’sortie achats’ hebdomadaire par un des mes collègues qui a considéré que sa tenue n’était pas adaptée car elle ne portait pas de soutien-gorge.”

• “Je suis en formation de moniteur-éducateur. Une médiatrice familiale nous donne un cours sur les violences conjugales. Au moment d’évoquer les viols conjugaux, l’intervenante dit : ’Il ne faut surtout pas confondre viol et devoir conjugal car dans un couple marié, c’est un devoir de satisfaire son mari, émotionnellement comme sexuellement.’ Quand nous l’avons interrogée sur ses propos sexistes et dangereux, elle s’est énervée.”

Des répercussions sur la relation éducative

Dans l’exercice de mon métier d’éducatrice spécialisée, de multiples situations similaires m’ont interpellée. Pourtant, je réalisais que celles-ci semblaient bien souvent normales aux yeux de certains collègues. Pour faire bouger les lignes, en mai 2022, je décide donc de lancer ma page Instagram.

L’objectif n’est pas de culpabiliser les équipes ; ce compte n’a pas pour vocation de “dénoncer” mais plutôt de “rendre visible” des situations où des professionnels du travail social ont des attitudes ou des paroles relevant du sexisme. Et ce, au sein même des équipes, des institutions et des centres de formation, mais également à l’égard des personnes accompagnées. Rendre visible pour favoriser une prise de conscience. Rendre visible pour montrer qu’il ne s’agit pas de quelques cas isolés mais d’une réalité qui touche tous les terrains du social. Rendre visible pour légitimer la parole des témoins et des victimes.

En un mois et demi, plus de 1 200 personnes se sont abonnées au compte Instagram, commentant et “likant” les publications. Je reçois, chaque jour, de nombreux messages de professionnels francophones qui souhaitent partager leurs témoignages. Certains remercient l’existence de cette page, tandis que d’autres prennent conscience : “Je ne me rendais pas compte de ce qui relevait du sexisme ou non. Grâce aux témoignages que vous partagez, je comprends mieux et ça me permet d’y faire plus attention dans ma pratique.”

Si l’importante féminisation du travail social ne suffit pas pour tenir le sexisme à distance, il paraît primordial de pouvoir interroger cela au prisme du genre, en tant qu’outil d’analyse et de compréhension, dans une perspective sociologique. Et ce, notamment afin de s’écarter des pensées essentialisantes amenant, par exemple, à l’idée que les femmes naîtraient douces, délicates, et apprécieraient naturellement le rose et les poupées, tandis que les hommes seraient forts et compétitifs avec, par nature, un goût certain pour les voitures et le foot. En effet, les aptitudes et appétences des uns, des unes et des autres n’étant pas innées, elles relèvent de constructions sociales qu’il est primordial de pouvoir identifier, comprendre et analyser.

Le genre, une thématique capitale

Globalement, en protection de l’enfance, l’accueil des filles se concentre sur la reconstruction psychologique et l’apprentissage d’un futur rôle maternel, tandis que les garçons sont plus fréquemment encadrés, surveillés et orientés vers une voie de professionnalisation(1). De plus, les filles se voient davantage proposer des ateliers sur l’estime de soi, d’écriture, de relaxation ; tandis que pour les garçons, le street-art, le bricolage ou le sport sont au programme, ce qui semble renforcer les stéréotypes et normes sociales de genre.

Il paraît nécessaire de questionner nos pratiques professionnelles et la façon dont les stéréotypes de genre peuvent impacter la relation éducative. Car non, en tant que professionnels du travail social, nous ne sommes pas particulièrement exemplaires face aux discriminations. Nos métiers ne font pas de nous des personnes totalement exemptes de représentations. Aussi “neutres” et “objectifs” que nous souhaiterions être, nous arrivons avec nos propres bagages, nos parcours de vie, nos expériences, nos idées reçues et nos émotions. Alors oui, il peut aussi nous arriver de véhiculer des stéréotypes, de perpétuer des représentations liées au genre, d’avoir des attitudes ou des propos discriminants, même inconsciemment, et de participer, ainsi, à la reproduction des rapports sociaux de sexe, sans même nous en rendre compte.

Rendre visible le sexisme à travers ce compte Instagram est un premier pas pour permettre à chacun de prendre conscience, mais cela ne suffit pas. Dans les référentiels de formation la notion de “genre” apparaît ; pour autant, il semble que la thématique ne soit pas abordée de façon systématique et approfondie. On ne peut se contenter de trois pages dans une revue ou d’une demi-journée de formation pour traiter de tels sujets. Se former et déconstruire nos représentations est un processus qui nécessite du temps et des espaces de réflexivité, permettant aux professionnels de questionner réellement leurs pratiques au prisme du genre.

Pour ce faire, cessons de considérer cette thématique comme non prioritaire. Faisons le choix de la traiter comme quelque chose de primordial. Il n’est pas suffisant que cela soit seulement porté par certains professionnels à titre individuel. La responsabilité incombe aussi à celles et ceux qui définissent et font appliquer les politiques sociales et référentiels de formation ainsi qu’aux centres de formation et aux directions et structures employeuses.

Des initiatives inspirantes existent, comme à Toulouse, où le Centre régional de formation aux métiers du social a inscrit un module obligatoire “genre et travail social” sur plusieurs journées. Il serait essentiel de former l’ensemble des étudiants ainsi que les équipes pédagogiques, les directions et les terrains employeurs. »

Notes

(1) S. Boujut et I. Frechon – « S’occuper des enfants, est-ce une question de genre ? » – In « La prise en compte du genre en protection de l’enfance » (ONPE, octobre 2017).

Vous souhaitez témoigner ? : https://www.instagram.com/travail.social.sexiste, ou par mail : debat.ash@info6tm.com

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  • Anonyme

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