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Enfance - Famille

Pédophilie dans l’Eglise : l'enquête épargne (pour l'instant) les services sociaux


Publié le : 24.06.2020 I Dernière Mise à jour : 25.06.2020
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Photo d'illustration I Crédit photo Pixabay

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  • Propos recueillis par Delphine Baloul

Seize mois après le début de sa mission, interrompue par l’épidémie de Covid-19,  la Ciase, commission indépendante sur les abus sexuels sur mineurs commis dans l’Eglise catholique depuis les années 1950, reprend ses investigations et livre un premier bilan de ses recherches. Un travail de patience et de ténacité, qui ne devrait aboutir qu’en novembre 2021, mais qui ne s’est étonnamment pas encore penché sur les responsabilités de l’Etat et des services de la protection de l’enfance. Le point avec Jean-Marc Sauvé, président de la Ciase.

Actualités sociales hebdomadaires : Quels sont le périmètre et l’objectif de votre mission ?

Jean-Marc Sauvé : Notre recherche doit mettre en lumière ce qui s’est passé pendant soixante-dix ans dans le milieu spécifique qu’est l’Eglise catholique en France. Dénombrer les abus sexuels commis par les prêtres et religieux(ses) sur mineurs et personnes vulnérables, les victimes, les auteurs et évaluer les mesures prises ou non par l’Eglise catholique.  Et, à la fin, faire toute recommandation utile : peut-être pourra-t-on, au-delà du constat et du diagnostic, formuler des propositions dans les domaines de la prévention, de la reconnaissance de la souffrance des victimes, de la réparation, pour autant que ce type de préjudice puisse être réparé.

Nous limitons nos investigations aux abus commis par des clercs sur les fidèles, c’est-à-dire que nous n’incluons pas le professeur de l’enseignement privé sous contrat ou l’éducateur d’une œuvre sociale catholique.

Nous considérons comme « personnes vulnérables » non seulement les majeurs protégés sous tutelle ou sous curatelle, mais aussi toutes les personnes qui, dans le cadre d’une relation d’autorité, d’emprise, de direction de conscience, ont été engagées dans des relations sexuelles non librement consenties. 

Quels sont les premiers résultats ?

J.-M. S. : Depuis le lancement de l’appel à témoignage, le 2 juin 2019, nous avons reçu 5 300 appels et dénombré pour l’instant 3 000 victimes et au minimum 1 500 auteurs d’agressions sexuelles.

Un agresseur sexuel s’attaquant, la plupart du temps, à bien plus d’une victime, nous savons qu’il y en a eu bien davantage. En réalité, beaucoup de victimes n’appellent pas, que ce soit trop douloureux ou qu’elles aient décidé de tourner la page.

Les deux tiers de ces agressions auraient eu lieu dans les années 1950, 1960 et 1970. Seulement 10 % dans les années 1980, et 10 % dans les années 2000. Deux raisons l’expliquent : d'une part, la sidération et la honte, qui empêchent de parler pendant de longues années ; d'autre part, la fonte de l’effectif du clergé, avec beaucoup moins de prêtres et les aumôneries prises en charge par des laïcs. 

De plus, depuis quelques années, avant même la Convention des droits de l’enfant, les choses se sont améliorées au niveau des politiques et de la loi, avec une plus grande vigilance contre les violences faites aux enfants et des stratégies de prévention. Après, sur la question de regarder en face ce qui s’est passé, il faut encore avancer... 

L’enquête de la commission ne repose pas seulement sur les témoignages ?

J.-M. S. : Nous avons également mené une enquête de victimologie, à laquelle 1500 personnes ont répondu, sur le cadre social dans lequel l’enfant a grandi, le type d’abus, le contexte, les conséquences, si l’enfant en a parlé à ses proches, si l’Eglise en a été informée…  De plus, nous avons mené 150 auditions de victimes, et devons en faire à nouveau une centaine dans les mois qui viennent, ainsi que des auditions d’experts et de grands témoins. Nous avons également commencé l’exploration des archives de l’Eglise catholique, de celles de la justice, quand elle a été saisie, des archives départementales et des archives de la presse. Le croisement de ces sources ainsi que les recueils de témoignages nous permettront de saisir l’ampleur du phénomène.

Enfin, nous avons organisé des rencontres régionales dans toute la France, en métropole et en outre-mer,  annoncées dans la presse, pour faire connaître nos travaux et entendre sur place les victimes qui viennent nombreuses, pour faire le récit de leur propre expérience à visage découvert. Des réunions très intenses et émouvantes, qui permettent d’entretenir l’appel à témoignages.

Nous nous sommes concentrés ces derniers mois sur les victimes et commençons actuellement en plus une enquête sur les auteurs des abus. Pour comprendre leur trajectoire, les conditions du passage à l’acte, etc. C’est une nécessité d’éclairer aussi cet aspect de la réalité. 

Avez-vous été surpris par ces résultats provisoires ?

J.-M. S. : Pas de surprise sur les chiffres et l’ampleur du phénomène, ni sur le sexe des auteurs qui sont des hommes dans 98,5% des cas.

A noter, la part assez importante d’abus sur majeurs en situation de vulnérabilité, et notamment des séminaristes et religieux en formation,  par des professeurs, des supérieurs...

L’âge des personnes qui ont accepté de témoigner :  80% d’entre eux ont plus de 50 ans.

Et les lieux dans lesquels se sont produits les faits : 34 % dans des établissements scolaires catholiques, avec des pensionnats où résidaient aussi des communautés religieuses… ; plus de 20 % dans le cadre du catéchisme, et plus de 10% dans des mouvements de jeunesse. 

Est-il possible de mesurer la responsabilité de l’Etat, des services sociaux, dans ces drames qui se sont déroulés pendant de si longues années au sein de l’Eglise catholique en France ?

J.-M. S. : Cette problématique de la rencontre entre l’Eglise et les services départementaux de la protection de l’enfance, on ne la voit pas pour le moment dans les archives. En revanche, en faisant des études de terrain, on pourra voir et comprendre parfois si des connexions se sont faites ou non, avec les services sociaux. 

Vous est-il d’ores et déjà possible d’effectuer quelques recommandations ?

J.-M. S. : Nous ne sommes pas suffisamment avancés pour émettre des préconisations. 

Qu’est-ce que ces crimes si longtemps tus peuvent apprendre à la protection de l’enfance, aux services de l’Etat et aux travailleurs sociaux pour éviter à l’avenir de tels drames ?

J.-M. S. : C’est encore prématuré de le dire. Peut-être pourrons-nous émettre des recommandations de portée générale qui pourront s’appliquer à la protection de l’enfance, mais ça n’est pas sûr, car l’Eglise catholique est un milieu très spécifique. 

Ce qui est sûr, c’est que les affaires d’abus sexuels sortent régulièrement aujourd’hui et qu’elles concernent tous les milieux, comme dernièrement les mondes du spectacle et du sport. Ce sujet est malheureusement loin d’être derrière nous.

Ce qui est frappant, c’est que dans les autres pays qui ont lancé une enquête de ce type (archidiocèses de Boston et de Pennsylvanie aux Etats-Unis, en Irlande, aux Pays-Bas, en Belgique, en Australie, en Allemagne…), la moitié d’entre elles émanaient de l’Eglise, et l’autre des gouvernements, qui incluaient les abus sexuels dans tous les milieux.

On peut espérer que les enquêtes lancées par les Eglises soient un point de départ à l’analyse des abus sexuels dans toute la société. En Irlande, par exemple, après une recherche lancée par l’Eglise, le gouvernement a réalisé une étude sur l’école et le système de protection de l’enfance. En Australie, c’était d’emblée une enquête générale.  

Quand on a ouvert ce type de dossier, on ne peut pas le refermer si on n’est pas allé au bout des choses. En France, il faudra un jour ou l’autre l’élargir.

 

 

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