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« On soigne les humains par le soin aux animaux »

« Le modèle biomédical est encore très prégnant, et la médiation animale est trop marginale pour faire changer ça », souligne Jérôme Michalon, chargé de recherches en sociologie CNRS.

Crédit photo DR
[MEDIATION ANIMALE 22/23] Chats, chiens, lapins, cochons d’Inde, chevaux.... ont fait leur entrée en Ehpad et en unités protégées. A l’heure où les thérapies non médicamenteuses ont le vent en poupe, les bêtes à poils sont un médiateur mis au service des usagers. Rencontre avec Jérôme Michalon, chargé de recherches en sociologie au CNRS qui rappelle que les asiles psychiatriques faisaient déjà appel aux animaux.

 

Ponctuelle, le plus souvent, ou permanente, dans certains établissements, la présence des animaux vise à combattre la solitude, à limiter les troubles du comportement ou encore à travailler la mémoire de personnes souffrant de maladies neurodégénératives.

Ils apaisent en cas de conflit, créent du lien et sont le sujet principal des conversations. Les animaux ont la qualité essentielle de réussir à réunir autour d’eux, les usagers, les professionnels et les familles pour un moment suspendu. Ils ont surtout l’autre avantage d’apporter de la tendresse et un peu de légèreté dans des établissements particulièrement touchés par la crise. Et pourtant leur présence ou leur recours est loin d’être encore une généralité car de nombreux préjugés perdurent, comme l’explique le sociologue et anthropologue Jérôme Michalon, auteur de Panser avec les animaux. Sociologie du soin par le contact animalier, aux éditions Presse des mines.

ASH : A partir de quand les animaux ont changé de statuts et sont devenus un enjeu dans le soin ?

Jérôme Michalon : C’est une histoire qui remonte aussi loin que la domestication, c’est-à-dire le fait de demander à certains animaux d’avoir un rôle. Ce qui change plus récemment, c’est que certains animaux domestiques semblent ne plus avoir de fonction précise : le chien et le cheval en sont de bons exemples. Depuis le XIXe siècle, ils étaient utilisés dans diverses formes de travail, puis on a développé des rapports non utilitaires, on les a soustraits à l’obligation de travail, tout en souhaitant conserver des relations avec eux ; des relations bienveillantes et personnalisées. Sur le modèle de l’animal de compagnie, ou tout simplement dans le cadre d’activités sportives et de loisirs, activités qui ont en commun de n’être utiles à rien d’autre qu’à l’agrément des humains.

Cette « inutilité » (toute relative) est l’objet d’une forte critique sociale, et c’est en partie pour répondre à cette critique d’inutilité que les pratiques de soin par le contact animalier se sont développées, à partir des années 1960, moment où le marché des animaux de compagnie se développait en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest. Un nouveau rôle qui permettait de défendre l’idée qu’un rapport teinté de respect, d’affection, avec un animal individualisé, singularisé, pouvait avoir un effet bénéfique sur les humains, et sur la société dans son ensemble. Une nouvelle forme d’utilité donc, pour les chiens et les chevaux qui sont les deux espèces les plus utilisées dans ces pratiques.

Zoothérapie, médiation animale... est-ce que ces termes différents désignent-ils la même pratique ? Est-ce seulement une question de vocabulaire ?

J.M. : Dans mon travail, j’ai analysé ces différentes terminologies, leur histoire, le contexte dans lequel chacune émerge. Et effectivement, elles désignent toutes une pratique relativement similaire : celle qui consiste à mettre en relation un animal et un humain, dans le but de produire un bénéfice pour ce dernier, le tout supervisé par un professionnel du soin pour les humains. Donc oui, c’est une question de vocabulaire, mais les questions de vocabulaire sont intéressantes sociologiquement, parce qu’elles disent beaucoup des dynamiques sociales dans lesquelles sont pris les humains. En l’occurrence, le terme « thérapie » a été très vite utilisé par les premières personnes à s’intéresser à ces pratiques, alors même que certaines n’avaient aucune formation de thérapeute. Les thérapeutes « reconnus » n’ont pas apprécié, et l’ont fait savoir, et de fait depuis le milieu des années 1990, un consensus a été trouvé : on peut dire que l’on fait de la « thérapie » (avec l’animal, assistée par l’animal) à la condition d’être déjà reconnu comme un « thérapeute » ou professionnel dans sa discipline (psychomotricité, kinésithérapie, psychologie, voire infirmière ou travailleur social). L’animal, dans ce cas-là, devient un outil supplémentaire à une pratique de soin/d’accompagnement déjà légitime et reconnue le plus souvent par le monde médical. Sinon, on fait de l’animation, du récréatif. Ce consensus dit quelque chose des tensions qui ont accompagné le développement de ces pratiques de soin par le contact animalier. On peut par exemple évoquer le besoin de professionnalisation qui est à l’origine de ces pratiques.

Quant à « médiation animale », il résume un peu tout ce qui vient d’être dit : on ne parle pas de thérapie, on insiste sur la nécessité d’un cadre particulier (la médiation), et on utilise un terme générique (animal), sans mention d’espèce. Il faut noter que ce terme est une spécificité française apparue dans les années 2000, et qu’elle est le fruit des nombreux consensus qui ont dû être trouvés pour que la pratique soit acceptée. Enfin, il est important de rappeler qu’aucune des terminologies existantes ne fait état du type de relation qui s’établit entre humain et animal pour qu’un bénéfice soit produit, alors qu’il est frappant d’observer que c’est un rapport bienveillant à l’animal qui est promu dans ces pratiques : on soigne, on caresse, on brosse, on nourrit les animaux, et c’est comme ça qu’ils deviennent des supports thérapeutiques. On soigne les humains par le soin aux animaux.

A l’heure où les établissements médico-sociaux, notamment les Ehpad, restent des lieux de soins, où les normes hygiénistes prédominent comme d’ailleurs à l’hôpital, quelle est la place des animaux, synonymes de lieux de vie ?

J.M : Depuis plusieurs années, des efforts considérables ont été faits par les promoteurs de médiation animale pour penser les conditions dans lesquelles les animaux pourraient intervenir dans ces établissements. On a fait l’inventaire des législations existantes, en montrant qu’elles n’étaient pas si restrictives qu’on le pensait, on a mis en place des protocoles d’intervention pour s’assurer que les animaux n’amenaient pas avec eux trop de microbes. Ces efforts ont coïncidé avec une évolution des établissements pour personnes âgées, qui précisément se sont de plus en plus pensés comme des lieux de vie. Il y a eu une prise de conscience des établissements de la nécessité de « personnaliser » l’environnement de soin, de ne pas accentuer trop la coupure avec la « vie d’avant » que représente l’entrée en institution pour les personnes.

On parle des animaux dans le soin auprès de différents publics. Or les animaux sont rarement autorisés à vivre dans les établissements médico-sociaux. Est-ce que ça a toujours été le cas ?

J.M : Historiquement, la présence animale dans certains établissements de soin n’est pas nouvelle : des asiles psychiatriques possédaient des fermes par exemple, et les animaux faisaient donc partie de la vie de l’établissement. Mais d’une manière très différente de celle que l’on retrouve avec la médiation animale, où il est question de créer une relation, non instrumentale, bienveillante, avec des animaux vus comme des quasi-personnes.

Bénéfices sanitaires, psychiques, sociaux et désormais thérapeutiques. Qu’est-ce que ça dit aussi de l’évolution du regard des professionnels du soin qui auparavant traités les pathologies avec uniquement des médicaments et qui désormais se tournent aussi vers ces alternatives non médicamenteuses ?

J.M : Je me garde d’exagérer le succès de la médiation animale. L’une des conclusions de ma thèse, c’était précisément de montrer que le monde du soin était encore très dominé par le modèle biomédical, dans lequel il est difficile de considérer les non-humains autrement que comme des bactéries ou des molécules, et qu’à ce titre, il était compliqué de faire accepter la manière dont les animaux sont mobilisés en médiation animale, sur un mode qui valorise leur agentivité, leur individualité voire leurs qualités morales. La place qu’a trouvée la médiation animale dans le monde du soin est celle que l’on réserve aux pratiques paramédicales en général : on les considère importantes, des recours potentiels, complémentaires mais pas vraiment des alternatives pouvant se substituer à de la médication ou à de l’intervention chirurgicale. Le modèle biomédical est encore très prégnant, et la médiation animale est trop marginale pour faire changer ça.

Est-ce que les praticiens ont gagné leur combat dans la reconnaissance du rôle joué par les animaux ?

J.M : Non, pas vraiment. Il y a encore un problème de légitimité, qui existe depuis les origines de la pratique, depuis les années 1960, et qui est lié au fait que l’on a cherché à objectiver les bénéfices de l’animal comme on objectiverait une molécule : en faisant abstraction de la contribution de l’environnement soignant à la production d’effets positifs ce qui, dans le modèle biomédical, est associé à un effet placebo. Cette recherche de légitimité qui passe par l’utilisation de modèles peu adaptés à la spécificité de la pratique qui initialement est une pratique psychodynamique se répète depuis des décennies maintenant, sans réellement que les praticiens n’y gagnent quelque chose.

Le choix des mots

On a pu parler originellement de « pet therapy », or ce terme avait un énorme défaut : il laissait croire qu’il suffisait d’avoir un chien ou un chat pour ressentir des bénéfices sanitaires et ne laissait aucune place pour un « tiers », un « thérapeute » qui viendrait assurer une mise en relation, instaurer un cadre sécure et s’assurer qu’il se produise quelque chose. Cette expression ne rendait pas visible l’existence d’un professionnel de la mise en relation, on lui a donc très vite préféré les termes de « Pet Facilitated Therapy » ou d’ « Animal Assisted Therapy ». On note au passage que les terminologies comprenant le terme « animal » désignent généralement des pratiques impliquant les chiens, alors que les pratiques impliquant des chevaux spécifient : équithérapie, hippothérapie, thérapies avec le cheval, médiation équine.

 

Alexandra Marquet

Alzheimer

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