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Quand une compagnie théâtrale donne le jour à un Esat

ESAT THEATRE LA MUE DU LOTUS

Une répétition de Roméo et Juliette, avec des jeunes d’un IME et les interprètes de l’Esat-théâtre La Mue du Lotus.

Crédit photo Pascal Bastien
[REPORTAGE] Depuis 2018, La Mue du Lotus, implantée à Nancy, s’attache à promouvoir la professionnalisation des artistes en situation de handicap psychique ou mental. Son activité s’articule autour de trois axes : la création de spectacles, les ateliers de médiation et les modules de formation, destinés au secteur du spectacle vivant comme à celui du médico-social.

Alors qu’un air d’opéra emplit le plateau, les coups se mettent à pleuvoir au ralenti. Les yeux révulsés et les bouches déformées traduisent l’envie d’en découdre. « C’est ça ! Poursuivez, avec des sons très lents et accentuez les grimaces ! », crie Virginie Marouzé, derrière la console, à l’autre bout de la pièce. Les duels d’« air bagarre » auxquels se livrent ardemment les membres des familles Montaigu et Capulet ne prennent fin que lorsque Roméo et Juliette traversent la mêlée pour envoyer quelques baisers. La baston factice se mue alors lentement en séance de câlins…

Une scène de répétition qui réunit, ce mercredi matin, les jeunes d’un institut médico-éducatif (IME) de Meurthe-et-Moselle et les acteurs de l’Esat La Mue du Lotus. Après quelques filages supplémentaires qui se tiendront le lendemain, la troupe jouera trois fois cette adaptation de la pièce de Shakespeare devant les proches des jeunes accompagnés et le personnel de l’IME. « Il faut accepter de faire et de refaire. Encore et encore. C’est aussi là que se situe la qualité », défend Virginie Marouzé, comédienne et metteure en scène, à la tête de la compagnie Tout va bien ! depuis une vingtaine d’années.

Une question d'intuition

Situé à l’est de Nancy, l’Esat-théâtre La Mue du Lotus a vu le jour sous son impulsion en 2018. À l’époque, en parallèle de son activité, la professionnelle propose ponctuellement des ateliers au sein de l’association Espoir 54, qui travaille avec des personnes en situation de handicap psychique. « J’ai tout de suite été touchée et intéressée artistiquement par ce public, avec l’intuition qu’il y avait quelque chose à développer », rembobine la fondatrice, au dynamisme débordant. Mais c’est après avoir découvert le travail de la compagnie L’Oiseau-Mouche de Roubaix, le plus vieil Esat artistique de France, que le déclic s’opère. « Le hasard m’a permis de venir mettre en scène un spectacle dans leur établissement, retrace la passionnée. J’ai découvert de l’intérieur la réalité de ces structures, et je suis revenue en me disant : “Allons-y, faisons pareil !” »

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Aujourd’hui, La Mue du Lotus est portée tout à la fois par la compagnie Tout va bien !, l’association Espoir 54 et l’établissement médico-social Caps (Carrefour d’accompagnement public social). Une convention tripartite qui donne toute son originalité à l’Esat. « Il existe très peu d’Esat artistiques en France et, dans la majorité de ces structures, l’encadrement et le soutien professionnel sont fournis par des travailleurs sociaux », rapporte Virginie Marouzé. « Nous travaillons sur des périmètres très complémentaires, précise Fanny Prono, directrice générale du Caps. Tandis que nous assurons, avec notre moniteur d’atelier, l’accompagnement des personnes en situation de handicap dans leur vie quotidienne, la compagnie apporte de son côté un vrai gage de professionnalisation sur le plan théâtral, un volet que nous ne maîtrisons pas. »

Calendrier adapté

Ce fonctionnement est destiné à porter « la force et la qualité artistique » des personnes en situation de handicap mental ou psychique auprès du grand public et du milieu ordinaire. La troupe de l’Esat sillonne ainsi régulièrement la France pour des représentations. Quatre pièces au total : une embarquant les 12 comédiens, les trois autres réunissant chacune quatre membres. L’un de ces projets, Moyette, associe même des interprètes belges et allemands. Inspirée par le roman de Jon Fosse L’Autre Nom, cette pièce européenne combine la lecture d’extraits du texte et des scènes de jeu et de corps.

Chaque représentation se veut singulière et se construit après une réécriture du scénario prenant en compte le lieu de diffusion, à l’issue d’une résidence de cinq jours. Des projets exigeants et ambitieux qui ont fait émerger une problématique majeure : la « fatigabilité » de la troupe. « C’est vrai que les voyages sont parfois longs, comme lorsqu’on a été jouer en Bretagne, même si le séjour était très positif », rapporte Sophie Dereu, comédienne de l’Esat, attablée dans la salle à manger après avoir terminé son déjeuner. « Ce sont des semaines très denses, confirme Régis Bourguignon, moniteur d’atelier et accompagnateur de l’Esat. Il nous arrive de nous déplacer assez loin avec notre petit camion, par exemple à Montpellier ou à Brême, en Allemagne. En plus de la logistique, des trajets, des répétitions et des représentations, nous essayons souvent de découvrir un peu les lieux en fin de journée, de visiter la ville, de voir les marchés de Noël… »

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Pour coller à la réalité artistique d’une troupe de théâtre tout en répondant au mieux aux besoins des interprètes, l’Esat a opté pour un calendrier périodique. Les 12 membres sont ainsi en mi-temps annualisés et alternent entre des moments de création et de diffusion intenses et des périodes de repos pour récupérer. En plus des créations artistiques, La Mue du Lotus, qui affiche sur sa façade un immense « Chez Nous » en lettre noires sur fond jaune poussin, propose des ateliers de médiation.

Comme pour le projet mené avec les jeunes de l’IME, qui ont travaillé avec la troupe une fois par mois depuis septembre, la structure collabore avec des publics divers : élèves d’écoles primaires, de collèges ou de lycées, classes Ulis, résidents d’Ehpad, habitants de zones rurales… « Nous initions aux techniques de base du théâtre, détaille Virginie Marouzé. Les interprètes de La Mue du Lotus et moi-même sommes vraiment partenaires dans cette transmission. »

« Déplacer le référentiel de compétences »

L’Esat propose également des formations destinées aux professionnels des secteurs du spectacle, du médico-social et de l’enseignement supérieur pour apprendre à mener un projet artistique avec des comédiens en situation de handicap mental ou psychique. Les différents modules visent à identifier les enjeux spécifiques liés à ce type de création. En décembre dernier, 12 apprenants, parmi lesquels des éducateurs, une directrice de conservatoire, des metteurs en scène ou des chorégraphes, ont ainsi bénéficié des retours d’expérience de la troupe et des outils mis sur pied depuis plusieurs années par les membres de la compagnie.

Une initiative qui permet de lever le voile sur des interrogations récurrentes : comment fait-on pour travailler avec des artistes qui ne savent pas lire, écrire ou mémoriser ? Comment mettre en scène une pièce lorsque les interprètes ont du mal à se repérer dans l’espace ? Il s’agit surtout de « déplacer le référentiel de compétences », confie Virginie Marouzé, avant de détailler : « Habituellement, lorsqu’on s’attaque à un texte de Shakespeare, il y a une distribution, une lecture à table, chacun s’exprime au sujet des personnages… Ces étapes nécessitent des compétences que les artistes en situation de handicap mental ou psychique n’ont généralement pas. À la place, nous travaillons directement sur le plateau, nous racontons et décortiquons beaucoup. Il est aussi question de mettre en lumière l’enjeu de la scène, la vengeance par exemple, puis de donner des thèmes d’impro autour de cette thématique. »

Pour Rémy Dillensiger, interprète qui a rejoint La Mue du Lotus depuis sa création, l’un des principaux messages passés lors de ces formations est d’adapter sa temporalité. « Pour travailler avec des personnes handicapées, il faut plus de temps, observe-t-il. Notre création précédente a ainsi demandé deux ans de conception, puis environ un an de répétitions, avant les premières représentations. »

Écoute du corps

Au quotidien, pour habiller leurs différents projets, les comédiens peuvent compter sur la costumière, Prune Lardé. Dans son spacieux atelier où se côtoient des accessoires d’époque, des vestes vintage et des chemises de costard, elle élabore avec soin les tenues dont les artistes ont besoin. En plus du volet esthétique et créatif intrinsèque à son métier, son travail au sein de l’Esat exige une écoute particulière. « Ici, pour la plupart des interprètes, le corps est souvent nié, oublié. Il est rarement mis en valeur. J’essaie avant tout de comprendre comment la personne se sent avec son corps et de quelle façon je peux intervenir, explique-t-elle. Il peut y avoir une partie du corps qu’il est impossible de serrer, un comédien que ça dérange d’être pieds nus… Je suis attentive à chacun de ces blocages. »

À l’autre bout des lieux, pensés en cercle autour d’une petite cour centrale, se trouve un second atelier, celui du constructeur et scénographe Guillaume de Baudreuil. Au milieu des outils et des plans de travail chargés, flotte une puissante odeur de bois. À l’entrée, sont placardés des photos et des croquis des décors spécifiquement conçus pour les projets de la troupe : un ingénieux phare à bascule, une machine à neige, un bonhomme de bois géant… La richesse de tout ce processus créatif, mêlé à une bonne ambiance palpable, a permis aux interprètes de se voir évoluer au fil des ans. « Avant, j’avais beaucoup de mal à manger avec des personnes inconnues, confie Quentin Boudart, interprète de l’Esat. Aujourd’hui, cette présence ne me dérange presque plus. »

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Son partenaire Éric Masson évoque même une activité salvatrice. « Jusqu’à mes 50 ans, je ne parlais pas. Le théâtre m’a libéré de mon autocensure », relate avec force cet ancien ingénieur en mathématiques. L’acteur de 62 ans n’est d’ailleurs pas prêt de raccrocher. « Je pourrais être à la retraite, étant donné mon âge, mais j’ai décidé de continuer à travailler. J’ai trouvé mon bonheur ici. » 


Parole d'usager

« Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller dans un théâtre quand j’étais en institut médico-éducatif, alors que j’ai toujours aimé le jeu. Lorsque je vois comment les jeunes de l’IME qu’on accompagne ont progressé depuis la première séance, ça me fait plaisir. On voit qu’ils s’éclatent, qu’ils adorent ça ! »

Quentin Boudart, comédien de l’Esat-théâtre La Mue du Lotus

 

Parole de comédien

« Ça me plaît, toutes ces actions de médiation. Même la rencontre avec les élèves de section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), qui ont pu être difficiles d’accès, a été très enrichissante. J’aime bien quand il y a de nouvelles têtes. Ces rencontres font la richesse du métier. »

Éric Masson, comédien de l’Esat-théâtre La Mue du Lotus

 

Modèle économique

L’Esat La Mue du Lotus est porté financièrement par une convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) dans laquelle figurent la direction régionale des affaires culturelles (Drac) Grand Est, l’agence régionale de la santé, la Région, le conseil départemental de Meurthe- et-Moselle, la Métropole du Grand Nancy, la ville de Nancy, le Caps et l’association Espoir 54. Cette convention assure le fonctionnement régulier, tandis que des subventions ponctuelles servent à porter divers projets artistiques.

 

Les 3 conseils de Viriginie

Fondatrice de la compagnie Tout va bien !, Virginie Marouzé met en avant les points essentiels pour mener à bien un projet artistique professionnel avec des personnes en situation de handicap psychique ou mental.

1. Coopérer.
Il faut être accompagné par des artistes professionnels formés au travail avec des artistes en situation de handicap. C’est cette association entre le médico-social et l’art qui fait force dans le domaine.

2. Ne pas baisser les bras.
J’observe des structures qui croient en ce type de projets, mais qui se découragent quand vient la question du financement. Il faut de la patience et de la ténacité afin de trouver les moyens nécessaires. Monter un projet artistique avec des interprètes handicapés demande beaucoup de temps ; les financements doivent s’adapter à cette temporalité.

3. Multiplier les partenaires.
Pour mener à bien ces créations, il est intéressant de bénéficier de plusieurs partenaires financiers. Pour la répartition budgétaire : si l’un se désengage, il reste les autres. Cela favorise aussi une cohésion entre les partenaires, qu’ils se sentent tous concernés par le projet.

 

 

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