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Calais : les couturières face aux barbelés

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A 87 ans, Françoise, ancienne infirmière, reprise les vêtements des personnes immigrées à Calais

Crédit photo Louis Witter
Chaque semaine, à l’accueil de jour du Secours catholique de Calais, Anna, Françoise, Christine, Lazare… installent leur atelier couture. Tout l’après-midi, l’équipe reprise les pantalons troués et les doudounes déchirées des exilés.

Il n’est pas encore 14 h lorsque les premières personnes passent la porte de l’accueil de jour du Secours catholique, mercredi 1er juin. Le soleil est haut, la température d’une douceur quasi estivale. « Il n’y a pas grand monde aujourd’hui, ça va sûrement être calme, prévient Anna, professeur d’anglais. Quand il y a des expulsions le matin même ou qu’il fait beau, les gens restent sur les lieux de vie. » A peine ces mots prononcés, quelques personnes se pressent déjà devant la petite table en bois qui barre la porte. « En général à l’ouverture, ils vont d’abord mettre à charger leurs téléphones, puis ils vont manger un bout et enfin ils viennent nous voir avec les habits que d’autres associations leur ont donnés », ajoute la couturière. Omar, un grand gaillard de 1 m 85 se présente, un long jean noir dans les mains, face à Françoise. A 87 ans, l’ancienne infirmière le toise du regard avant de lui demander de poser son pied sur la table. Dans un balbutiement d’anglais, il lui explique que le pantalon qu’il a récupéré est trop grand. Françoise réajuste ses lunettes à cordelettes, dégaine un mètre souple de sa poche et prend ses mesures. Omar ajoute : « Slim please, slim. » L’octogénaire note sur un ticket son nom, puis les mots « ourlets » et « slim ».

A la machine ou à la main

Ensuite, le pantalon passe derrière, sur les établis où travaillent les deux Anna, Christine, Françoise et Lazare, le seul garçon de l’équipe, et le seul à ne pas utiliser de machine. Il fait tout à la main. A à peine 30 ans, le jeune homme est arrivé un peu par hasard à l’atelier couture : « Quand je me suis présenté pour un coup de main, j’ai d’abord proposé mes compétences d’ébéniste puis j’ai aussi dit que je savais coudre. » Au soleil, sur un banc, il reprise méticuleusement une sacoche en cuir entamée par les années et les nuits dehors. « La couture m’a permis de mettre de la distance avec la situation ici », explique celui qui fut bénévole dans le grand bidonville appelé la « jungle » en 2015. « Avant, j’étais très engagé, mais je me suis cramé. Travailler à la couture me permet de moins me brûler au quotidien », lâche-t-il. Le soir, Lazare est serveur à La Betterave, un bar de Calais où se retrouvent souvent les bénévoles du littoral.

Des réparations à la demande

Au fur et à mesure que les heures passent, les demandes affluent. Anna s’étonne : « Moi qui pensais que ça allait être une après-midi calme ! » Déjà une petite vingtaine de vêtements s’empilent et le bruit des machines à coudre est à peine couvert par les discussions des couturières. « Souvent, ils veulent qu’on transforme leurs pantalons larges en pantalons slims, ils ont les jambes fines ! », raconte Anna, mais parfois, les couturières ne peuvent raccourcir davantage : « On ne découpe pas plus de quatorze centimètres car après leurs pieds ne passent plus dedans ! » L’une d’elle remarque, impressionnée : « Je me demande toujours comment ils arrivent à garder leurs t-shirts d’un blanc immaculé, vu les conditions de vie sur les campements. » Et presque toujours, les réparations vont parfaitement aux migrants qui patientent près de la porte. « C’est rare que ça ne leur plaise pas, mais ça arrive », rit Anna. Et d’ajouter : « Tous ne se rendent pas compte que nous ne sommes pas des couturières professionnelles ! »

« Elle aura un peu moins froid »

L’atelier couture pourrait paraître une goutte d’eau dans l’océan de la solidarité calaisienne, presque une aide dérisoire alors qu’il faut chaque jour se battre pour trouver de quoi se nourrir, de l’eau ou une place où dormir. Dans les mains des couturières, tout passe : les pantalons troués par le temps, les manteaux déchirés par les griffes féroces des fils barbelés. « On ressent vraiment une utilité, confie Anna. Surtout quand, en hiver, on finit de recoudre une doudoune. Même si l’on sait que la personne dormira dehors, au moins, elle aura peut-être un peu moins froid grâce à nous. » A certains moments, la compréhension des demandes est difficile. Françoise bataille depuis de longues minutes pour décrypter ce qu’Adam lui demande de faire sur son pantalon. Lazare se retourne vers ses camarades et lâche en riant : « Une bonne proposition pour la boîte à idée serait de nous mettre un interprète à disposition ! » Finalement, tous comprennent : il ne veut pas d’une pièce pour recoudre le trou, mais d’une piqûre en « zigzag » pour le refermer. Finalement, la reprise sera presque invisible.

Un vêtement comme seul bien

Peu avant 17 h, quelques hommes munis d’un ticket se présentent à la porte de l’atelier pour récupérer leurs affaires. D’autres continuent à amener des vêtements. Anna écarquille les yeux : « Les choses les plus improbables nous arrivent toujours à la fin, comme des gros manteaux ou des demandes très spécifiques… Mais là, nous en sommes à 42 pièces, c’est sûrement le record depuis le début de l’année. Il faut qu’on dise qu’on ne peut pas en prendre plus ! » Christine et Françoise s’activent, elles espèrent finir à temps. Les dernières personnes à patienter récupèrent leurs pantalons comme neufs, réajustés à leur taille, sourire aux lèvres. En terminant de recoudre le bas d’un pantalon, Christine jette un regard vers la porte : « Leurs habits, c’est souvent tout ce qu’ils ont comme bien matériel. Alors quand on constate une telle affluence, on comprend que notre travail est presque vital pour eux. »

Auteur

  • Louis Witter

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