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Journée mondiale du travail social : « A quoi bon défendre encore le métier d’éduc spé ? »

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Crédit photo Gregory Berger / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Sans lien avec une quelconque Journée mondiale du travail social, dont les ASH se saisissent dans cette édition, Philippe Gaberan, auteur et formateur bien connu des travailleurs sociaux, a laissé courir sa pensée avant de s’adresser, le 12 janvier, à des étudiants éducateurs spécialisés de première année à l’IRTS Paca-Corse de Marseille. « A quoi bon défendre encore le métier d’éduc spé ? », se demandait-il sur son blog. Evidemment, la question de la quête de sens se pose dès lors qu’il s’adresse à des jeunes qui s’apprêtent à épouser le métier. ASH a choisi de publier sa réflexion et son échange épistolaire avec David Guergo, chargé de mission santé handicap à l’ARS de Nouvelle Aquitaine. Plutôt partisan d’une vision optimiste, innovante et inclusive des métiers du lien, celui-ci tenait à défendre sa position. Ce premier échange est l’occasion pour les ASH de lancer le débat qui anime l’ensemble de la profession.
Philippe Gaberan, Éducateur, docteur en Sciences de l’éducation, écrivain et formateur

« Que transmettre d’un métier, alors que toute une profession a entériné sans sourciller le fait que, depuis la réforme de 2017, il existe désormais un seul titre d’éduc spé pour deux fonctions : celle d’avant 2017, validant les compétences d’un acteur de proximité dans l’accompagnement des personnes, et celle d’après 2017, actant les compétences d’un gestionnaire de parcours des personnes en situation de vulnérabilité ? Qu’ai-je encore à dire à ces étudiants et futurs professionnels dotés d’un diplôme désormais reconnu à un grade de licence, alors que toute une profession accepte, sans trop se poser de questions, que l’accompagnement au quotidien de personnes en situation de handicap, quelle que soit la nature de celui-ci, doit être désormais assuré par des professions de moindre qualification ? Il ne s’agit pas d’un mépris de ma part à l’égard de la qualité de ces professionnels (mes écrits témoignent pour moi) mais de l’expression d’un désarroi à constater combien est désormais acquise l’idée selon laquelle il n’y a pas besoin d’être diplômé à bac + 3 pour accompagner les personnes les plus fragiles vers le “grandir” ou le “se grandir”. Alors que ce sont celles-ci qui ont le plus besoin d’un tel soutien, et que cet accompagnement relève d’un des métiers les plus compliqués qui soient ! Comment, à l’heure où tout un secteur a été poussé à l’abandon de ses valeurs, argumenter encore auprès de ces étudiants et futurs professionnels qu’il ne peut y avoir une relation d’aide éducative et de soin s’il n’y a pas une rencontre avec un autre que soi reconnu dans ce qui fait à la fois sa ressemblance et sa différence ? Comment soutenir un métier dans ce qui fait sa complexité, alors que toute une profession a admis sans sourciller que les “savoir être” n’avaient plus leur place dans les référentiels métiers et de formation ?

Bien sûr que j’irai leur dire, à ces étudiants et à d’autres aussi, que si, comme le prétendent maints politiques, n’importe qui peut “faire éducateur”, en revanche, tout le monde ne peut pas “être éducateur”. Je démontrerai, une fois encore, qu’“est éducateur” toute personne qui, indépendamment de son titre ou de sa fonction, accède à cette qualité de présence auprès de la personne accompagnée, lui permettant de prendre le risque de se déplacer dans son rapport à elle-même et aux autres sans avoir pour autant le sentiment de se mettre en danger. Que seule cette qualité de présence permet à la personne accompagnée de renouer avec une trajectoire de vie qui ne soit pas subie, parce qu’impactée par des événements de nature traumatique, mais choisie, parce qu’étayée par un reste de désir à vivre. J’expliciterai l’hypothèse selon laquelle la relation d’aide éducative et de soin est une relation d’amour dès lors qu’elle est un dialogue entre le disponible de l’adulte éducateur et le possible de la personne accompagnée. Que ce disponible de l’adulte éducateur tient à sa capacité à voir et à entendre au-delà de ce que la personne accompagnée donne à voir et à entendre par la mise en scène de ses symptômes. Que le possible, une fois confié, doit être tenu par l’adulte éducateur aussi longtemps que la personne accompagnée n’est pas en capacité de le porter seule.

Bien sûr que je leur dirai tout cela, et tant d’autres aspects de ce qui fait l’humain de l’homme appris tout au long d’une trajectoire de vie personnelle et professionnelle. Mais pourquoi faire ? Une majorité d’entre eux sera sans doute allée manifester, à juste raison, en faveur d’une reconnaissance statutaire et salariale des métiers du médico-social.

Mais je doute qu’un tel exercice, légitime en soi, soit suffisant pour capter la considération sans cesse réclamée et toujours refusée, si les acteurs de cette profession ne renoncent pas d’eux-mêmes à une culture de l’autodérision vers laquelle les pousse une certaine représentation d’eux-mêmes.

Les éducs ne pourraient sortir de l’infantile dans lequel ils sont maintenus par le politique, et ne pourront s’extraire d’un état où leur parole ne peut pas faire autorité parce que frappée d’une supposée incapacité s’ils ne reprennent pas d’eux-mêmes la main sur leur métier. Pour ce faire, ils cessent d’aliéner leur légitimité à un “devoir rendre des comptes” et acceptent d’investir pleinement un “savoir rendre compte”. Pour ce faire, donc, ils s’attellent à ce difficile exercice qui consiste à faire jaillir la complexité d’un “agir au quotidien” de dessous l’apparente banalité des actes posés ! Pour ce faire, enfin, acceptant de laisser de côté une image de “mauvais élèves” à laquelle ils ont fini par s’identifier, ils se dotent des moyens de passer de l’intuition d’une pratique à sa conceptualisation !

C’est sans doute un peu tout cela que j’irai argumenter auprès des étudiants que je rencontrerai… Parce que, bien que souvent traité, au pire, de dinosaure et, au mieux, de Don Quichotte, et, par-delà le souci de la survie d’un métier, je défends bel et bien l’avenir de l’humanité, celle qui me fait arpenter encore et encore les chemins de l’éducation spécialisée. »

David Guergo, Chargé de mission « santé handicap » à l’ARS de Nouvelle Aquitaine.

« Monsieur Gaberan, pour ma part, un petit débat rassembleur. Je trouve que, dans cet article, vous opposez et caricaturez les “éducs d’avant” et les “éducs gestionnaires”

Avec les mots d’aujourd’hui, les derniers référentiels mettent en avant ce qui a toujours été attendu de cette profession. La “proximité éducative” ne disparaît pas dans la coordination des accompagnements et des prestations. Au contraire, elle se rapproche même de ce que souhaitent et rêvent les personnes accompagnées ; ce sont elles les gestionnaires de leurs projets de vie. Depuis le siècle dernier, il est attendu que les éducs considèrent le monde “extérieur” non pas de manière hostile mais fertile, et coordonnent des actions comme cela se fait depuis des décennies en “milieu ouvert”, en prévention spécialisée, en Sessad (services d’éducation spéciale et de soins à domicile), en équipes mobiles, etc., en mobilisant tous les citoyens des territoires, associations, écoles, élus, patrons et entreprises de proximité, justement. Profitons que nos moyens soient évalués pour argumenter les besoins et innovations. Réjouissons-nous ! Non ? »

Réponse de Philippe Gaberan

« Oui, David Guergo, vous avez raison… Réjouissons-nous ! Rejouissons nous avec les milliers de collègues qui, depuis des semaines, manifestent dans les rues. Réjouissons-nous avec ceux qui, de plus en plus nombreux, publient des analyses critiques sur la perte de sens, et pas seulement la perte de moyens qui frappe durement notre secteur. Mais vous avez raison, réjouissons-nous ! Rejouissons-nous avec tous ces étudiants et futurs professionnels qui témoignent d’une furieuse envie de s’engager dans les métiers de l’humain et qui questionnent avec beaucoup de bon sens ce qui reste d’humain dans le fonctionnement de nombreux établissements et services. Réjouissons-nous ! »

 

Sens du métier, est-ce insensé d'y penser ? Le repenser ? Pour la journée du travail social, les ASH créent des pages DEBAT. Réagissez en envoyant vos réactions à l'adresse mail suivante : debat.ash@info6tm.com avec DEBAT en objet.

Auteur

  • La Rédaction

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