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Johnny

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André a 22 ans. Il porte le nom de son parrain. Chez les voyageurs, les traditions ont la vie dure. M’enfin, il préfère qu’on l’appelle Johnny. Pas que ce soit plus moderne, mais si André évoque la bonne vieille pantoufle charentaise, Johnny réfère à la musique. Et Johnny, il sait gratter de la guitare.

– Comment tu apprends à jouer ce morceau ?

– Bah, j’écoute. Et je joue.

Evidence.

Johnny n’est pas très grand. Il est brun, très mate avec des yeux très bleus. Il se la pète un peu dans le groupe de lutte contre l’illettrisme. S’il a des difficultés à écrire et à lire (l’école c’était pas son kif), il est volubile. Il sait qu’il plait et il en joue. Ça, c’est en public sur des sujets sans importance. Lorsque la formatrice et moi lui renvoyons ses capacités à aller travailler à l’extérieur, une ombre passe sur son visage, et cette petite étincelle d’espièglerie s’éteint subrepticement.

– Pff ! Ça va pas ! Qui voudrait de moi ? T’as vu ma gueule ? Et mon nom de voyageur ? Personne ne m’embauchera. Et puis, j’ai pas de diplôme.

– C’est dommage ça, parce que tu touches drôlement ta bille en mécanique.

Johnny porte tout le poids de ses ancêtres expulsés de terrains sauvages en fossés cachés. Le discours familial porte encore les stigmates des brimades d’antan, mais pas si d’antan que ça d’ailleurs : voleurs de poules, voleurs d’enfants, voleurs tout court. Johnny baisse les épaules de résignation, peur de l’échec aussi. Voilà, il est assigné à son rôle social, celui que la société a prévu pour lui, le voyageur illettré, inutile, et pas très fiable, l’exclu.

D’atelier en atelier, la formatrice et moi l’aidons pourtant à cheminer sur cet autre possible. Je repense à Guy Corneau qui parle du « regard lumineux », cette manière de tendre un miroir à l’autre où notre regard est plein de confiance, de possible, sans limite, sans préjugé…

Johnny finit par pousser la porte de la mission locale. Nous travaillons de concert, la formatrice, le conseiller de la structure, Johnny et moi. Une vraie équipe. Je mets en place un accompagnement global prenant en compte le système en entier. Johnny y croit. Il a parfois un peu d’appréhension : « N’est-ce pas un peu trahir les siens que de prendre un autre chemin, celui du gadjo ? ».

Nous prenons le temps d’échanger avec le papou, dont le consentement emportera la communauté. Le papou a le regard qui brille. Ce petit-fils si débrouillard, qui sort du lot, c’est sa fierté, du moment qu’il n’oublie pas de parler romani de temps en temps. Johnny a poussé la porte du garagiste du coin, il y a cinq ans. Il n’y est plus reparti. Faut dire qu’on peut compter sur lui, toujours à l’heure, toujours un sourire, un mot gentil, un sacré pro.

Pinki Blenders

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