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« Savoir aimer, une compétence professionnelle »

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Les affects seraient-ils contre productifs dans le travail social ? C’est la thèse qui prévaut. Pour Philippe Gaberan, ce sont au contraire les émotions qui doivent guider la relation d’aide pour permettre aux personnes accompagnées de retrouver le « meilleur » en eux.
Pourquoi le verbe « aimer » est-il absent de la relation d’aide dans le travail social ?

Ce terme a été rendu absent. Dans l’histoire, l’amour a été rapidement perçu comme un matériau essentiel à la relation d’aide éducative. En 1915, Janusz Korczak, à la fois médecin et éducateur, a écrit un formidable ouvrage, Comment aimer un enfant, devenu un point de repère pour les professionnels. L’affect reste néanmoins compliqué à manier. Les psychologues et psychanalystes, dont Françoise Dolto – pour qui j’ai le plus grand respect –, ont alerté sur les risques qu’il y a, sous prétexte d’aider, à priver l’enfant de son statut de sujet. Il ne suffit pas d’aimer pour éduquer un enfant. Elisabeth Badinter, dans son ouvrage L’amour en plus, explique de son côté que l’amour n’est pas inné. C’est une relation qui se construit, encore plus pour les professionnels. L’amour a disparu des radars du travail social, porté par une idéologie néolibérale. Le souci de l’efficacité et de la rationalité tirant les organisations vers le « zéro défaut » ou la « tolérance zéro » tente de supprimer tout ce qui est subjectif dans la relation pour se concentrer exclusivement vers ce qui est mesurable, codifiable par des protocoles.

Depuis quand la notion de « bonne distance » est-elle apparue ?

Dans les années 1980, le concept de « juste distance » a été utilisé pour venir faussement justifier qu’être professionnel, c’est savoir tenir ses sentiments et l’autre à distance. Ce qui ne veut rien dire, car qui va déterminer ce qui s’avère juste ou pas ? Cette idée a pu s’inscrire dans les discours parce que ce qui fait la fragilité des métiers du lien, c’est la complexité de l’humain et la difficulté d’en parler. Du coup, très peu d’éducateurs sont venus prendre le relais de cette réflexion sur ce qu’aider signifie. Je les appelle à faire du « savoir aimer » une compétence professionnelle. La relation éducative est une relation d’amour lorsqu’il s’agit d’un dialogue entre le disponible d’un adulte éducateur et le possible d’une personne accompagnée. Autrement dit, c’est la capacité pour un éducateur de voir au-delà de ce que donne à voir la mise en scène des symptômes, et donc les comportements dysfonctionnels. Il ne faut pas s’intéresser à ce qui manque mais valoriser ce qui reste, s’appuyer sur le meilleur plutôt que mettre le doigt là où ça fait mal. Cela suppose une sensibilité et une écoute particulières.

C’est ce qui différencie le savoir-faire du « savoir être »…

En 2017, dans la dernière réforme des diplômes de niveau VI – qui concerne les éducateurs spécialisés, les assistants de services sociaux, les éducateurs de jeunes enfants… –, tous les « savoir être » ont été expurgés des référentiels de formation. Cette décision a été prise en concertation avec les instances représentatives du métier afin de laisser reposer l’accompagnement sur l’objectivité, le cadre et les procédures. C’est, en quelque sorte, la différence entre les sciences exactes et celles humaines. Mais le raisonnement et la subjectivité ne s’opposent pas. A travers ce qui est subjectif, on peut chercher à comprendre comment peut s’établir la séparation entre ce qui pourrait être vrai, faux, juste, injuste, etc. Or tout et n’importe quoi ne peut pas être dit, tout et n’importe quoi ne peut pas valoir argument.

De quoi cette volonté absolue de rationalité et d’objectivité témoigne-t-elle ?

L’idée a d’abord résidé dans le contrôle des coûts : si un éducateur se montre trop proche d’un bénéficiaire, on considère qu’il ne peut pas avoir une approche responsable. Les professionnels sont devenus des agents des pouvoirs publics, des financeurs. Aujourd’hui, il est plutôt question de sens, de modèle sociétal, de place que l’on souhaite attribuer à l’homme dans son rapport à lui-même et au groupe. C’est la vision de l’homme qui est en jeu. On le voit à travers le transhumanisme. Pour survivre à soi-même, il faudrait se débarrasser de tout ce qui crée son humanité. Donc, dans le travail social, si l’on veut être reconnu comme professionnel, il faut appliquer des bonnes pratiques, utiliser des méthodes standardisées, etc. Tout le monde doit travailler de manière homogène. C’est un artefact, une illusion.

Avez-vous l’impression qu’avec la crise sanitaire, qui a mis en avant les métiers du lien, les choses bougent ?

Il n’y a pas de fatalité. Les signaux sont plutôt favorables et, à nouveau, du possible va se mettre en œuvre. En tout cas, j’y crois. Mais cela va demander du temps et de l’énergie. Nous sommes face à une telle démolition des métiers de l’éducation spécialisée que les moyens à mobiliser sont colossaux. La réflexion existe. A Genève, à Lille, etc., des laboratoires se sont constitués pour travailler sur cette dimension des affects et la revaloriser, à contre-courant de tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent. La crise sanitaire semble indiquer que là où cela a le mieux fonctionné dans le secteur social et médicosocial, c’est là où les professionnels ont su se réapproprier les fondamentaux de leur métier, le temps de présence auprès des personnes accompagnées, en laissant de côté toutes les écritures inutiles qui les parasitaient. Malheureusement, aujourd’hui, la technocratie reprend la main.

Quel est l’impact de l’affect sur les personnes accompagnées ?

En septembre dernier, lors d’un colloque sur la protection de l’enfance, les enfants placés présents dans la salle ont tous expliqué qu’ils s’en étaient sortis parce qu’ils avaient rencontré des adultes qui leur avaient témoigné de l’amour. Ce qui avait permis de les sécuriser. L’un d’entre eux s’est même exclamé : « Je ne comprends pas que vous puissiez encore vous posez la question de savoir si l’affection a une place dans l’aide à apporter aux jeunes confiés à l’ASE [aise sociale à l’enfance]… » Pour eux, c’est évident. L’urgence est à destination des bénéficiaires en tout premier lieu. Il n’y a pas de relation éducative s’il n’y a pas de rencontre et de partage. Il n’y a pas de « grandir » possible s’il n’y a pas un accompagnement par l’amour. A défaut, on risque de faire revivre aux enfants et adolescents les carences affectives qu’ils ont déjà subies. Dans les Mecs [maisons d’enfants à caractère social], les Itep [instituts thérapeutiques, éducatifs et psychologiques], le désarroi des jeunes accompagnés les conduit à remettre en scène des symptômes affectifs graves et à rejouer au sein de l’établissement les conflits vécus au sein de leur famille.

Comment votre livre Oser le verbe aimer en éducation spécialisée a-t-il été reçu dans le secteur ?

Certains professionnels en accord avec les orientations prises ces dernières années ont appelé à le boycotter dans les écoles de formation. D’autres, nombreux, s’y sont retrouvés et ont été soulagés de ne plus se sentir coupables d’avoir un engagement singulier auprès des jeunes. L’amour fait gagner du temps dans la relation éducative, dont l’efficacité résulte d’une rencontre. C’est-à-dire du temps pris par les deux acteurs – l’accompagnant et l’accompagné – pour s’apercevoir qu’il existe en l’autre des atouts sur lesquels on peut compter pour pouvoir se réinscrire dans une trajectoire de vie. L’adulte éducateur peut s’incarner dans tout adulte, quel que soit son titre et sa fonction, à partir du moment où il possède une qualité de présence. Pour paraphraser Emmanuel Levinas, c’est une responsabilité pour autrui. Il faudrait que toute personne accompagnée, y compris âgée, puisse croiser un référent de cœur qui, par son regard, va l’aider à se déplacer, à se voir autrement. C’est cela, le génie de la relation.

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