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Reportage

Lien social - Des concerts pas comme les autres


Publié le : 10.05.2019 I Dernière Mise à jour : 09.05.2019

Auteur

  • David Prochasson

Créé à l’initiative du chanteur Dominique A, le collectif Des liens réunit un vivier d’artistes désireux de s’engager pour favoriser l’accès à la culture des plus démunis. Né à Nantes avant d’essaimer dans plusieurs villes, il constitue un trait d’union entre salles de spectacle, artistes, travailleurs sociaux et publics précaires.

Il fallait voir ces quelque 400 spectateurs, dont la moitié en situation de précarité, réunis autour d’un verre dans le hall de La Soufflerie, près de Nantes. Il fallait voir ces mines saisies d’émotion, ces femmes, ces hommes secoués par ce qu’ils venaient d’entendre, pressés, d’un même élan, de raconter. « C’était formidable. Remarquable, insiste Yann, 57 ans, venu avec l’association des Petits Frères des pauvres. Ce moment va rester ancré dans ma mémoire. » Résident d’un CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) de l’agglomération nantaise, Rodolphe lui emboîte le pas. « C’était superbe, je n’ai pas vu le temps passer… » Yeux pétillants, sourire aux lèvres, il dit combien il s’est évadé sur les mélodies de Laetitia Velma, combien il a été touché par ce final à l’unisson, autour de Dominique A et de sa chanson Immortels.

Ce 2 mars, une dizaine d’artistes – et six jeunes migrants qui ont ouvert la soirée avec une « VJ party », performance sonore et visuelle en temps réel – se sont succédé sur scène. Des Nantais, pour la plupart, avides de mêler leurs univers, du jazz à la chanson en passant par les musiques du monde, mus par un même désir de solidarité. Leur point commun ? Ils sont tous membres du collectif Des liens, né à l’initiative du chanteur Dominique A. « L’idée est non seulement d’offrir des places pour différents spectacles, mais surtout d’aller vers les publics, de manière volontariste », explique la cheville ouvrière du projet. En aucun cas, il n’est question de récolter des fonds pour aider les personnes précaires, mais bien de partager avec eux une expérience. Et de favoriser l’accès à un droit : la culture. « Les spectateurs sont socialement très homogènes, et on se rend compte que la gratuité ne suffit pas à faire venir différents publics, explique Amélie Sadoc, professeure de maths et l’une des premières à s’être engagée dans l’aventure de ce collectif bénévole. Notre travail, c’est de faire le lien entre les milieux culturel et social. »

Chanter pour tout le monde

Aussi ce concert à La Soufflerie était-il l’épilogue d’une tournée dans une douzaine de structures de l’agglomération nantaise. Pendant deux mois, les artistes volontaires ont pris leur bâton de pèlerin pour se produire, souvent en formule intimiste, qui dans un accueil de jour, qui dans une épicerie solidaire ou un centre socioculturel. Une tournée pour toucher les plus démunis, au plus près de leurs lieux d’accueil, et faire la promotion de ce concert pas comme les autres. « On vit dans une ville et on a envie d’y jouer pour tout le monde », annonçait en février Dominique A devant l’assistance du restaurant social Pierre-Landais, à Nantes. A peine l’odeur de la langue de bœuf, au menu du jour, s’était-elle estompée que l’artiste posait deux amplis, une guitare et un micro au milieu des tables de restauration. « J’espère que je ne vais pas vous saper le moral », plaisante-t-il au moment d’ouvrir avec La poésie. Alors que certains, impassibles, lisent le journal, dos au musicien, surfent sur Internet, à l’écart de la scène, les applaudissements montent. Des doigts tapotent sur la table, des voix fredonnent Le courage des oiseaux, des corps se mettent à danser sur Twenty-Two Bar. « Dominique ? Je peux t’en demander une ? », l’interpelle très simplement une habituée du resto. L’artiste accepte : va pour Vers le bleu. « Elle est un peu plombée, quand même, rétorque le chanteur. Pour toute réclamation, vous vous adresserez à Camille ! »

Dominique A connaît les prénoms de ceux qu’on nomme ici les passagers. Avec eux, il a contribué à l’écriture d’une chanson. Nicolas, 42 ans, s’en souvient : « On a écrit un texte sur le changement. Et on avait enregistré au studio Trempolino avec Dominique A, qui avait posé la musique sur nos mots. » C’était en février 2018. Installé depuis plus de soixante ans, le resto social allait déménager pour un préfabriqué transitoire, le temps de retrouver, au printemps 2020, un nouvel équipement qui regroupera la partie restauration, un accueil de jour et les bains-douches. « A l’époque, on avait mené un projet artistique, “Les Passages à l’art”, sur l’idée du changement, en mêlant des ateliers d’écriture, de dessin ou de danse avec la chorégraphe Anne Reyman », explique Emmanuelle Billi, travailleuse sociale à l’origine du projet et membre active du collectif.

L’art pour se réinsérer

Des liens, déjà, se tissaient avec l’art. Il faut dire que le restaurant a une longue tradition de médiation culturelle. Son directeur, André Lebot, figure incontournable de l’action sociale à Nantes, est un fervent défenseur de l’art comme levier de réinsertion. « Ce n’est pas que l’estomac qu’il faut restaurer, insiste-t-il. Permettre un accès à la culture, c’est répondre à la question du sens de la vie, c’est aussi casser les paradigmes de la disqualification sociale, qui entraîne le non-recours aux droits. » Sur un mur du resto, un tableau indique les places disponibles pour les prochains spectacles dans les salles nantaises. Selon les derniers chiffres qu’il a compilés, en 2016, le resto social avait proposé près de 200 offres différentes de médiation culturelle et de loisirs. « J’ai un fichier avec toute la programmation annuelle qu’on se partage entre les différentes structures », explique André Lebot, qui dénombre quelque 7 000 participations individuelles. Un chiffre à mettre en regard des 27 000 plateaux distribués chaque année… « Ici, l’accès à la culture, c’est gagné, pense André Lebot. Les passagers vont au spectacle, ils en parlent et exercent leur esprit critique, non pas à partir de représentations ou de préjugés, mais d’éléments concrets. Maintenant, j’ai plein de personnes qui me disent : “Quoi, t’as pas de places pour tel spectacle ?” »

A l’issue du concert de Dominique A, les passagers s’arrêtent un long moment pour discuter avec l’artiste. Même les anciens comme Jérémy. S’il ne fréquente plus le resto, il a tenu à venir saluer l’artiste, vingt ans après l’avoir croisé dans les rues de Rennes avec son harmonica. « C’est un choc de le retrouver là. J’ai un grand respect pour lui : il se produisait il y a dix jours à Pleyel et il vient ici, avec humilité, chanter pour les plus précaires. » Ce quinquagénaire a connu le resto social il y a quatre ans après avoir vaincu ses addictions. Il y venait manger et aussi bouquiner. Pour lui, c’est une évidence : « Quand t’as plus rien, plus d’estime de soi, voir un artiste ici donne du baume au cœur et l’envie de revenir manger. Sinon, tu te laisses crever. » Ce qu’André Lebot dit aussi à sa manière : « Quand des artistes ou des intervenants se déplacent, ils le font aussi pour dire à ces gens socialement disqualifiés combien ils sont importants. »

Créé en 2017, le collectif est l’aboutissement d’un désir d’engagement de Dominique A. Lors de sa tournée « Vers les lueurs », en 2012, le chanteur avait pris l’habitude de recevoir des publics précaires à la fin des concerts. Quelques années plus tard, il devenait parrain des Sorties solidaires, un dispositif nantais aujourd’hui en sommeil. Mais le collectif doit véritablement sa naissance à une émission de radio. Avec, là encore, André Lebot dans le rôle du trublion. En septembre 2016, invité de l’émission Foule sentimentale sur France Inter, Dominique A, en plateau avec plusieurs artistes, avait suggéré de faire intervenir en direct le directeur du resto social. « Pour casser l’ambiance, s’amuse André Lebot. Il voulait que j’intervienne pour rappeler que la culture devait s’adresser à tout le monde. » En studio, Dominique A surenchérit : « J’aimerais faire une tournée avec des artistes où on s’engagerait à jouer hors des salles de concert pour des publics qui n’ont pas l’occasion de nous voir. » L’animateur Didier Varrod le prend au mot. L’invitation publique est lancée. « Je me suis un peu enflammé après quelques verres », plaisante aujourd’hui l’artiste. Toujours est-il que, quelques mois plus tard, au pied du mur, il réunit près de 400 personnes à Nantes, dans un amphi bondé d’acteurs sociaux et de musiciens. En mars 2017, un premier concert a lieu à Stereolux, scène nantaise de musiques actuelles. Le principe ? Une place achetée égale une place offerte à une personne en situation précaire.

Voilà pour la genèse. La suite s’est déroulée de manière discrète. Le collectif a réuni un vivier d’artistes : à chacun, ensuite, de faire des propositions. « Rien n’est formaté, on fait au cas par cas, en fonction des lieux et des artistes », explique Emmanuelle Billi, qui travaille aujourd’hui à Toit à Moi, une association d’aide aux sans-abri(1). Das Kino a ainsi fait découvrir la fin de sa résidence d’artistes, Gabriel Saglio a invité des bénéficiaires à une visite de coulisses… Et l’idée s’est imposée d’« aller vers », avec la nécessité de créer un pont entre les structures sociales, culturelles et les artistes. « On veut que les salles s’engagent, non pas financièrement, mais pour monter des projets ensemble », explique Emmanuelle Billi. C’est le cas, notamment, de Stereolux, qui a renforcé ses actions solidaires dans la foulée de la réflexion du collectif (voir encadré ci-dessus).

A Paris, à Bordeaux, à Rouen, des musiciens ont répondu à l’appel, des structures culturelles se sont engagées. Des professionnels de l’action sociale, aussi. Comme Pierre Lemarchand. Ancien responsable du Secours populaire en Seine-Maritime, ce mélomane averti – il a publié un ouvrage remarqué sur Alain Bashung – a coordonné dès mars 2017 un premier projet à Rouen. Avec le concours des professionnels de la salle du 106, le groupe La Maison Tellier s’est invité dans un foyer d’hébergement d’urgence. « On a transformé les lieux en salle de spectacle. Pour créer une dynamique, tout le monde était partie prenante, les résidents comme les professionnels », explique Pierre Lemarchand. Depuis, les usagers du foyer ont enregistré une chanson au 106, se sont produits lors de la Fête de la musique et ont participé à une émission de radio. Et l’équipe normande fourmille de projets en centres d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) ou en pensions de famille. Avec toujours la même volonté de créer des instants de partage. « On a trouvé un bon moyen de faire se rencontrer les structures sociales et culturelles autrement que dans une logique de billetterie, qui ne permet pas d’entamer une action culturelle. »

Un laboratoire d’expérimentation

Les artistes le revendiquent : Des liens se veut un laboratoire d’expérimentation, qui vient compléter des initiatives existantes, dont celles de Cultures du cœur, avec qui le collectif échange. Créé en 1998 pour constituer une plateforme de billets dédiée aux structures sociales, ce réseau associatif intervient essentiellement auprès des travailleurs sociaux, qu’il forme à la médiation culturelle. Cultures du cœur a ainsi mis en relation le collectif avec ses structures partenaires. « On pense que la culture est centrale pour l’épanouissement des plus fragiles, confrontés à des barrières financières et symboliques, et qui n’accèdent pas aux salles alors que c’est un droit », explique Alice Pauly, chargée de mission. Avec Cultures du cœur, le collectif Des liens a insufflé une dynamique : le 13 avril dernier, les deux acteurs organisaient, avec le soutien de la Fondation Abbé-Pierre, la deuxième édition du festival Lier, à Bordeaux. Signe, au-delà des bonnes intentions, d’une véritable réflexion du collectif sur le travail de médiation. « Ce qu’ils font, c’est du circuit court culturel : là où on est, artistes connus ou pas connus, on peut se fédérer localement pour toucher les publics précaires », remarque André Lebot. Une action essentielle, selon lui. « Les structures sociales traitent les dossiers dans une logique de guichet qui ne répond pas forcément aux attentes. Le collectif fait ce pas de côté qu’un assistant social, derrière son ordinateur, ne peut pas ou ne sait pas forcément faire, et parce que ce n’est pas le lieu pour cela. »

Pour les artistes, jouer dans ces structures n’est pas anodin. « C’est un rapport fort, sans filtre, sans mensonge », expliquait Dominique A à l’issue de sa prestation au resto social. Un rapport parfois déstabilisant, quand le public n’est pas venu spécifiquement pour le concert. Le chanteur Hugues Pluviôse l’a expérimenté à de nombreuses reprises, dans un CHRS, dans un café associatif initié par des personnes en situation de handicap psychique. Ou encore au resto social, où il s’est produit pour inviter à une série de concerts dans un théâtre. Engagé il y a huit ans dans la chorale des sans-abri Au clair de la rue, sensible aux questions de précarité, il n’en fait pas moins tomber certaines représentations : « Je discutais avec une personne à l’issue du concert au théâtre et j’ai mis du temps à comprendre que c’était un “passager” que j’avais vu au resto social. […] Il y a des tas de clichés qui tombent, reconnaît Dominique A. Des profils de galériens, il y en a plein et ça m’est arrivé plusieurs fois de me tromper de personnes, de ne pas savoir s’il s’agissait d’un travailleur social ou d’un bénéficiaire. »

Les artistes ne se bercent pas d’illusions sur leurs actions. Tout au plus, ils sèment des graines. Avec humilité, parfois : « Une personne me disait que, dans sa galère, il écoutait un de mes titres en boucle, Les Hommes libres, explique Hugues Pluviôse. Si une chanson peut porter un peu d’espoir et donner envie de se battre, si, un court instant, elle peut aider quelqu’un à vivre, c’est super. J’espère que ça peut redonner une place dans la société à des personnes qui s’enfoncent. » Emmanuelle Billi veut le croire : « La musique et les sorties culturelles développent le pouvoir d’agir. Elles permettent de sortir de son marasme, de travailler sur l’estime de soi, de se dire, comme sur ce spectacle à La Soufflerie, “ je suis attendu”. » Tout l’enjeu, désormais, est de maintenir la dynamique d’un projet chronophage pour les artistes. « La limite d’un collectif bénévole, où l’on s’envoie des mails, c’est qu’on n’a pas trop le temps de débattre entre nous », reconnaît Hugues Pluviôse.

Symbole des liens que tisse, pas à pas, cette aventure, deux photographes immortalisaient les mains des participants lors du concert de La Soufflerie, le 2 mars. Des mains serrées autour d’une corde. Des mains unies. Tout est dans ces images. La culture comme élément de liens. Comme élément de partage et d’échange.

Des billets de 2 à 4 euros

Stereolux, scène nantaise de musiques actuelles, a accueilli en mars 2017 le premier concert du collectif Des Liens et a mis en place, quelques mois plus tard, Stereolidaire, un dispositif dédié aux personnes en situation de fragilité. Parmi les actions menées : une billetterie à tarifs réduits (entre 2 et 4 €), des ateliers autour du numérique et des concerts organisés au restaurant social Pierre-Landais. « Avant Stereolidaire, on travaillait beaucoup avec les scolaires ou dans le champ du handicap, moins avec les personnes précaires. On a profité de la dynamique du collectif pour enrichir nos fichiers et rencontrer davantage d’acteurs de l’action sociale, explique Mélanie Legrand, responsable de l’action culturelle. La démarche de Stereolidaire est de désacraliser les lieux et de montrer qu’ils sont ouverts à tous. En cela, on poursuit le but même de nos structures (et le vœu pieux d’André Malraux) : œuvrer à la démocratisation culturelle. On est loin de l’avoir atteint, et il faut toujours tendre vers cet objectif pour ne pas rester dans un entre-soi. » Ce qui passe nécessairement par un travail de médiation. Et par le fait de remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier.

Notes

(1) Voir le reportage des ASH n° 3075 du 14-09-18, p. 26.

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