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« VIVE LE TRAVAIL SOCIAL EN MOUVEMENT »

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Poursuite de la réflexion sur la formation des travailleurs sociaux, avec Didier Bertrand, éducateur spécialisé, qui appelle à « une analyse de fond » . Et à débattre sur les finalités et les moyens du travail social.

« “ L'action sociale de demain devra être souple, adaptable et partenariale.” Fustigeant les propos “traditionalistes” de Jacqueline Godard (1), assistante sociale et formatrice, Sylvie Teychenné propose, elle aussi, une “ formation ambitieuse des AS ” répondant aux nouveaux critères de la modernité (2). Partisane d'une transformation de la profession, elle appelle à une véritable “ révolution culturelle ”.

« Sous couvert de modernité, son propos n'a rien d'original. Il reprend les propositions du Commissariat général du Plan qui, dès 1993, prévoyaient d'articuler les missions du travail social autour de trois grands pôles : “ l'accompagnement individualisé et collectif des personnes et des groupes  l'élaboration, la création, l'animation ou la gestion des offres d'insertion  les fonctions d'ingénierie et de développement ” (3). Son souhait de “ considérer les usagers comme des adultes responsables” est également partagé par les experts du Plan : “ les usagers des services sociaux, à gestion publique et privée, souhaitent de plus en plus fréquemment être considérés comme de véritables interlocuteurs dont les points de vue sont à prendre en considération ” (3)  [...].

« A en croire Sylvie Teychenné ou Jacqueline Godard, l'assistant (e) de service social aspirerait à d'autres ambitions professionnelles. Là aussi le propos n'est pas nouveau. Philip Mondolfo, autre chantre du travail social new-look, s'est déjà exprimé à ce sujet. Il est sérieusement convaincu que “ le RMI ouvre à l'assistante sociale l'accès aux catégories plus'nobles' de l'entrepreneuriat et de la gestion, posant les fondements d'un statut productif qui modifierait de façon radicale l'image stéréotypée du secteur, ses pratiques et ses représentations ” (4). Sous prétexte de réconcilier le social et l'économique, les travailleurs sociaux se voient transformés en entrepreneurs chargés d'insertion et de développement local.

« Une telle perspective exige, par conséquent, une réforme du système de formation. En effet, “ la formation initiale, supérieure ou continue est un élément essentiel de la réaffirmation de l'identité des professions sociales et un outil stratégique d'accompagnement de l'évolution du travail social”   (3). Mais l'enjeu de cette réforme va bien au-delà de la transformation précédemment évoquée. Il s'agit en fait de créer les conditions d'une métamorphose du travail social avec le développement d'une nouvelle division du travail. A côté des élus locaux ou départementaux désormais chargés des politiques sociales, experts et autres consultants foisonnent. L'arrivée de nouveaux métiers très qualifiés s'accompagne d'un processus de déqualification : les métiers du travail social sont mis en concurrence avec toute une série de métiers faiblement qualifiés et non statutaires, dont les emplois-jeunes.

« Les raisons d'une telle réorganisation sont connues mais ne font pas l'objet d'une publicité excessive. “ Nous sommes entrés aujourd'hui après la croissance sans chômage, puis le chômage sans croissance, dans une ère de croissance avec chômage”  (3) . Le principe d'une société duale étant désormais acquis, les politiques sociales auraient pour objectif “le maintien de la cohésion sociale dans une société d'inégalités fortes et persistantes ” (3). Jusqu'à présent, le constat que dressent nos experts n'a pas fait l'objet d'un débat chez les travailleurs sociaux. Or, ce constat discutable est à l'origine de Rédéfinir le travail social, réorganiser l'action sociale. Il mériterait donc une réflexion approfondie, voire une nouvelle mobilisation de tous les travailleurs sociaux.

« Il y a18 ans, la réforme de leurs études provoquait une mobilisation sans précédent des assistantes sociales. Elles refusaient une réforme qui les dévaloriseraient et feraient d'elles des exécutantes. En 1991, les assistant (e) s de service social se mobilisaient de nouveau. L'exigence d'une meilleure reconnaissance professionnelle n'empêchait pas d'autres revendications, sur les conditions de travail (techniques, salariales, statutaires) et vis-à-vis de moyens supplémentaires pour un exercice professionnel de qualité. Entre-temps, en 1988, les salariés du social s'étaient aussi rassemblés autour du CREM pour une amélioration des salaires et des contitions de travail, pour une convention et un statut unique. Les différentes réponses qu'ont obtenues ces mouvements revendicatifs sont restées largement en deçà des espoirs des professionnels du social.

« Aujourd'hui le malaise professionnel demeure. L'échec des politiques dites transversales ou territoriales ne fait l'objet d'aucune analyse de fond. Les effets de la décentralisation sont également contestés. “ La volonté de rappocher le pouvoir de décision des usagers pour mieux mesurer leurs attentes ne s'est pas traduite par des progès significatifs, tant dans la connaissance des besoins que dans la publicité des prestations  (5) . ” Les départements demeurent trop éloignés des usagers et se contentent d'un rôle formel, celui de chambres d'enregistrement. Ces échecs répétés n'empêchent pas de nouvelles expérimentations hasardeuses, avec par exemple la création des emplois-jeunes. Les politiques sociales se multiplient. Mais leur élaboration se fait en l'absence des usagers et des travailleurs sociaux réduits au silence.

« La prochaine loi sur l'exclusion sera probablement l'occasion d'annoncer une loi sur le travail social qui elle-même décidera d'une réforme des formations. Saisissons-nous de ce projet pour débattre sur ce qu'est le travail social. Posons la question de ses finalités et de ses moyens. Ne laissons pas ce débat aux seuls élus politiques et à leurs experts. Mais soyons également attentifs aux récents mouvements sociaux. La lutte des sans-travail, après celle des sans-papiers et des sans-logement, montre le refus d'une sociale duale. Les travailleurs sociaux n'ont sûrement pas à favoriser l'adaptabilité et la souplesse que préconise Sylvie Teychenné. »

Didier Bertrand Educateur spécialisé 2, rue Jean-Allemane -78800 Houilles -Tél. 01 39 68 57 14 .

Notes

(1)  Voir ASH n° 2048 du 5-12-97.

(2)  Voir ASH n° 2053 du 9-01-98.

(3)  Redéfinir le travail social, réorganiser l'action sociale - Commissariat général du Plan -1993.

(4)  Repenser l'action sociale - Philip Mondolfo - 1997.

(5)  La décentralisation en matière d'aide sociale - Rapport au président de la République - 1995.

Tribune Libre

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