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LE CAS DE L’AUTISME DIT DE KANNER

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Dans le premier cas, il s’agit d’une forme pour laquelle la référence à la psychose infantile reste essentielle dans ses aspects les plus archaïques. La recherche d’isolement (aloneness), d’immuabilité de l’environnement assortie d’une ritualisation des comportements (sameness) est essentielle chez ces personnes. Les troubles, voire l’absence du langage et une déficience moyenne à sévère font également partie du syndrome. La relation à l’autre est le plus souvent très rudimentaire. Le corps est ressenti comme déstructuré, démantelé (selon l’expression de Donald Meltzer) et les sensations qu’il éprouve sont éparses et fugitives : le corps ne peut accueillir aucune perception harmonieuse et génère surtout de l’angoisse. Cette angoisse de morcellement est à l’origine de la plupart des conduites violentes de ces personnes. Il s’agit surtout de bris d’objets, d’agis clastiques à l’encontre de l’environnement ; parfois toute personne passant à proximité reçoit elle aussi le débordement de coups épars, non adressés mais significatifs d’un désarroi majeur quant à la propre intégrité corporelle du sujet, projetée en quelque sorte sur l’extérieur, sans aucun contrôle volontaire. L’enserrement par une ou plusieurs personnes, éventuellement avec l’aide de draps vient à bout de ces épisodes, réalisant concrètement le retour de l’unicité un instant éparpillée. L’expression « éclater de violence » est ici pleinement justifiée et correspond précisément à l’éprouvé du patient autiste « qui explose ». Le laisser ainsi « éparpillé hors de lui » serait la pire des choses et la contention s’impose pour secourir le sujet désemparé.
De façon spécifique et significative, ces personnes s’attaquent très fréquemment à leurs vêtements. Le docteur Gabbaï analyse ce comportement en le comprenant dans le contexte de la valeur analogique des vêtements et de la peau (1) : « Si l’on accepte l’hypothèse que le vêtement a pour ces personnes une fonction contenante, de protection, sorte de peau de secours, on comprend dès lors son extrême importance pour ces patients [...] Le déchirage viendra traduire l’inadéquation de cette fonction contenante, le fait que l’angoisse est trop importante, et que le vêtement s’avère lui-même morcelé et morcelable. Le déchirage peut revêtir un aspect systématique, témoignant alors d’une angoisse massive ; il peut s’inscrire dans le cadre d’un éclatement anxieux (2), sur un mode aigu, critique. Il met en scène, alors, le morcellement du sujet. Une conduite de déchirage-découpage très particulière est parfois observée, le patient découpant en lambeaux rubanés tous les textiles (draps, vêtements, couverture). »
Les différents comportements observés ne sont absolument pas sensibles aux actions éducatives, mais doivent faire l’objet de réponses thérapeutiques, parmi lesquelles les thérapies de médiation corporelle prennent une importance essentielle : elles sont à même de contribuer à l’instauration d’une unité et d’une enveloppe corporelle sécurisante, assorties de prises en charge au quotidien qui soient elles-mêmes structurées (donc structurantes) par leur caractère permanent, fiable, clairement repéré dans le temps et dans l’espace. Il est en tout cas nécessaire de prendre en compte les spécificités individuelles et de ne pas aborder ces questions par le seul biais d’un comportement inapproprié à corriger ni en fonction de principes illusoirement universels.
La violence, destin de la menace ?
La violence atteignant les autres et l’environnement est également fréquente. Elle est souvent à comprendre davantage comme une défense que comme une attaque délibérée.
Intrinsèquement menacé et sous le joug du sentiment de l’imminence potentielle d’une attaque destructrice, le sujet autiste / psychotique, sur ses gardes, est contraint à mettre en place des mesures de protection, de défense et se prépare à la riposte si l’assaut se réalise. Voilà les prémisses et les conditions réunies pour que, de menacé, le patient se fasse menaçant. La violence et l’agressivité sont en effet les filles de la peur. La leur est déclenchée par le sentiment, l’impression ou seulement le fantasme d’une effraction, d’une intrusion, au-delà du périmètre de sécurité que le sujet s’est fixé, car toute irruption à l’intérieur de cette bulle présente à ses yeux un risque dévastateur majeur.
Il y a quelque temps, dans un pavillon accueillant des jeunes hommes porteurs de pathologies mentales variées, en pleine nuit, la veilleuse, répondant à l’appel d’un patient en difficulté, subit soudain l’assaut agressif de ce patient, qui se jette sur elle violemment et la blesse, physiquement et psychiquement. Il dira plus tard, après avoir dans un premier temps dénié cette agression, car son rappel fut d’abord impossible, qu’il n’avait fait que se défendre d’agresseurs ayant profité de l’arrivée de la veilleuse pour l’assaillir : il s’agissait à nos yeux des habitants d’un délire itératif, mais très réels pour lui. Récemment (je dis récemment, mais ceci se reproduit presque systématiquement), rendant visite sur un groupe, je suis accueilli par l’un des patients vers qui je me dirige pour le saluer : « Fous le camp ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Non Brioul, je dirai pas bonjour ! ». Quelques minutes plus tard, alors que je poursuis mes salutations aux autres patients, ce qui donne le temps, semble-t-il, à Michel de se sentir rassuré quant à ma présence, il me rejoint, me présente la main pour s’emparer de la mienne et me répéter sans fin (jusqu’à ce que je me libère !) « Bonjour Brioul, Bonjour Brioul »...
Une autre fois, lorsque j’arrive sur ce même groupe, un autre patient occupe deux moniteurs et une monitrice. Il vient de renverser plusieurs tables, de casser quelques bibelots et crie, gesticule, parvenant à se dégager du maintien des moniteurs pour taper dans le vide. Je me joins à eux. À quatre, nous pouvons le maintenir plus fermement. Il se calme alors rapidement et peut être conduit à sa chambre où il va rester, assis sur son lit, à deviser quelques minutes avec moi comme si rien ne s’était passé.
Dominique est tendu aujourd’hui : il rentre d’un week-end passé en famille et les émotions ont été importantes : il lui faut le temps de se rassembler et ce n’est pas simple dans l’effervescence du lundi. Malencontreusement, c’est le jour qu’ont choisi les ouvriers d’une entreprise pour venir réparer la panne d’un appareil électroménager. Ne tenant pas compte de la demande qui leur a été faite d’avertir de leur arrivée, ils entrent à trois sur le groupe de vie, sans sonner, bardés d’outils et devisant bruyamment. Cette irruption brutale déclenche instantanément chez Dominique un raptus d’une violence débridée. La table vole en éclats, il gesticule en renversant tout sur son passage et blesse la monitrice qui tente de le contenir, devant les ouvriers horrifiés qui restent un instant médusés puis battent en une rapide retraite. Quelques moniteurs et monitrices des groupes voisins accourent à la rescousse et quatre d’entre eux parviennent à ceinturer Dominique, à l’asseoir tout en le maintenant, le temps nécessaire à son retour au calme, soit plusieurs dizaines de minutes. C’est lui d’ailleurs qui dira qu’il va mieux et qu’il se sent apte à être lâché. Il paraît que les ouvriers ont quelque appréhension à revenir et promettent désormais d’être plus prudents.
Quel est le point commun à chacune de ces situations ? Probablement la survie de l’espace. De l’espace personnel en tout cas. Pour chacun de nous, l’agressivité est un outil essentiel à notre vie sociale. Formulé ainsi cette réalité peut surprendre voire éveiller les velléités de contrôle de quelque responsable de la sécurité. C’est pourtant ce substrat d’agressivité potentielle qui sauvegarde notre entité et nous protège de l’intrusion de l’autre et le maintien à cette bonne distance qui autorise une communication sans (trop de) risques. Faute de l’établissement de cette acceptable distance, spatiale et sociale, nous ne pourrions établir de relations. Cette distance ne peut s’abolir que dans l’intimité affective ou sexuelle, grâce au franchissement préalable d’un ensemble de rituels d’apaisement. L’agressivité salvatrice de notre espace personnel est en effet régulée par les rituels, les codes sociaux, la culture, le langage, quand on peut en disposer et les mettre à l’œuvre. À ces conditions, les rapports humains sont moins défensifs. Faute de quoi, ils restent fondamentalement gérés par la nécessité de se protéger ou de se battre.
Qu’en est-il chez ceux et celles qui ne peuvent ou ne savent manier ces outils ?
Quand le danger est trop présent, il faut que l’agressivité qui préserve l’espace se mue en agression qui détruit les entraves ou les assaillants potentiels. Celle-ci est parfois assortie de violence dont les effets sont vulnérants et propres à faire disparaître la source de l’angoisse d’anéantissement.
L’agression est alors un outil parfois incontrôlable, explosif qui vise à maintenir l’intégrité, et lorsqu’elle est assortie d’un trouble de la symbolisation, de la distanciation, que l’agir prévaut, elle se traduit par des gestes invasifs pour l’autre ou l’environnement, potentiellement vulnérants (c’est la violence), lesquels à leur tour font naître ou réveillent le sentiment d’être en danger pour sa propre intégrité physique et psychique, ce qui ne peut que susciter des mouvements agressifs à leur tour plus ou moins symbolisés. Le premier enseignement de ce constat est que l’agresseur vit son acte dans l’ambivalence absolue : il évite et repousse l’envahisseur, certes, mais il se vit lui-même en danger d’explosion consécutive de son agitation et emporté, submergé par sa propre violence. Ne pas le contenir à ce moment-là serait de la maltraitance.
Dans son ouvrage La violence fondamentale, Jean Bergeret précise (3) : « La violence fondamentale, parce qu’elle reposerait sur un fantasme fondamentalement narcissique primaire, pose la question : l’autre ou moi ? Lui ou moi ? Il s’agirait d’un instinct de survie, peu différent de la pulsion d’autoconservation [...] La violence primitive ne cherche pas à détruire l’objet ; si elle le détruit c’est par mesure de protection ; dans une situation qu’il ressent comme porteuse d’une extrême dangerosité, l’individu cherche à se préserver, à se maintenir vivant, et non pas à nuire à un objet extérieur clairement différencié. » L’agressivité n’est, pour ces patients au fonctionnement archaïque, pratiquement jamais adressée : elle ne vise pas celui ou celle qu’elle atteint. Elle s’exprime de façon générique, à la cantonade. D’ailleurs note encore Bergeret (4), « le statut et le sort de l’objet ne revêt qu’une importance secondaire ».
Le corollaire de cette remarque est que l’agressé, qui vit l’expérience difficile de l’éprouvé d’un risque d’être détruit dans son corps, se trouve aussi nié dans son identité humaine. Cette souffrance de la victime d’une violence aveugle, irrationnelle, tient également dans le sentiment d’être éliminé, de perdre non seulement son statut de sujet mais encore de s’évanouir dans le non-sens. Les effondrements ne sont pas rares pour le personnel à la suite de tels épisodes, ce qui implique nécessairement la mise en place de modalités de soutien intensif dans les unités où ces évènements sont fréquents.
La dérive lorsque l’on doit faire face sans aide à ces comportements est de penser que nous sommes personnellement visés par l’agression, tentés alors d’y répondre par des attitudes contre agressives de rejet, de fuite ou de réactions émotionnelles, voire de tentation de réponses dont la nature violente ne peut être exclue, même si elle ne s’exprime que verbalement.
Les excès clastiques, offensifs, agressifs, brutaux ou menaçants, les attitudes manifestement provocantes sont à entendre comme des symptômes, dont la fonction est double : d’une part avertir d’un dysfonctionnement (angoisse, souffrance, intrusion, frustration insupportable.) qu’il convient de tenter d’élucider, et d’autre part réaliser une modalité défensive qui vise à protéger son auteur, dans la réalité et dans l’imaginaire, ce qui motive les nécessaires aménagements du cadre de vie en ce sens afin de prévenir de futures explosions (protéger les lieux contre toute intrusion, respecter l’espace personnel, ne pas approcher sans s’être assuré que l’on ne surprend pas le patient, etc.).
En même temps la violence ne peut être tolérée eu égard à sa dimension délictueuse qu’il convient également de rappeler, selon les capacités du sujet à l’entendre, et en adaptant les modalités de rappel de cette incontournable loi de vie. En tout état de cause il reste impératif que cet interdit de détruire soit clairement signifié. Ne pas le faire équivaudrait à exclure le sujet de la communauté humaine.
La réflexion clinique permettra que la violence et l’agressivité soient prévenues, au prix d’un travail de cohérence institutionnelle elles pourront être contenues, et grâce à l’analyse de leurs sources et déclencheurs, elles pourront être, in fine, en grande partie évitées, même si elles ne seront jamais éradiquées.


(1)
Philippe Gabbaï, neuropsychiatre, les conduites dites violentes dans les troubles Envahissants du développement à l’âge adulte, in Les Cahiers de l’Actif, No 390/391, novembre/décembre 2008, pp 151-164


(2)
Ce terme est du à J.P. Favre, M. Midenet, A. Coudrot, M. Coudrot, Psychopédagogie de l’enfant psychotique, Masson, 1985.


(3)
Jean Bergeret, La violence fondamentale – l’inépuisable Œdipe », Dunod, coll psychismes – sciences humaines, 1984


(4)
Ibid.

SECTION 5 - L’AXE DU RETRAIT AUTISTIQUE

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