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Dans le Nord, l’accueil des Afghans ne date pas d’hier

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Khal Muhamad, dans son appartement de Saint-Omer. Accroché au mur, un drapeau de l’Afghanistan, avec inscrit : « Un seul drapeau en Afghanistan », en opposition au drapeau des talibans désormais hissé partout dans le pays. Le 29 août 2021 à Saint-Omer, France.

Crédit photo Louis Witter © ASH
Le vendredi 27 août, le pont aérien permettant le rapatriement vers la France d’Afghans en danger a pris fin. Commence désormais pour eux un long chemin administratif. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, ils sont nombreux à avoir abandonné l’idée d’un passage en Angleterre pour s’installer définitivement, malgré la complexité des procédures de demande d’asile. 

Ce dimanche après-midi, c’est jour de repos pour Khal Muahamad (1), après une semaine de travail chargée. Nathalie, une amie de longue date qui l’accompagne depuis son arrivée en France, est venue lui rendre visite. Ces derniers temps, le jeune de 21 ans est inquiet. Il n’a qu’une idée en tête : aider son petit frère à venir en France. Ce dernier est pour l’instant bloqué en Turquie après avoir quitté lui aussi son pays face à l’arrivée des Talibans. Assise entre deux drapeaux afghans, un thé à la main, elle détaille le parcours du combattant de ces jeunes. « Quand ils arrivent mineurs, ils ont une double pression. Celle de la famille, qui les pousse souvent à se rendre en Angleterre. Et celle des passeurs, toujours en quête de gains. Beaucoup d’entre eux ignorent qu’ils ont le droit à la protection ici. »

Arrivé à Calais en 2015 en compagnie de son oncle, Khal Muhamad voulait au départ tenter le passage vers le Royaume-Uni. Mais des bénévoles l’ont convaincu de rester, en lui expliquant ses droits en tant que mineur. Aidé par plusieurs associations, il s’installe donc à Calais et, quatre ans et demi après, obtient ce si précieux titre de séjour. « Lors des premiers entretiens avec France terre d’asile, ils me posaient des questions trop précises. Pourquoi es-tu parti ? Pourquoi ta famille t’a soutenu ? Mais j’étais jeune et le traducteur n’était pas là. On faisait tout par téléphone avec lui. J’ai dû attendre d’avoir un portable pour pouvoir demander tout ça à ma propre famille et pouvoir l’expliquer plus clairement à l’immigration en France. »

Entre l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et la CNDA (Cour nationale du droit d’asile), des allers-retours incessants commencent, qui à jamais lui ont fait haïr le mot « attendre ». Il sirote une gorgée de son thé et rigole dans un français parfait, « Quatre ans ! C’est une vie, quatre ans ! J’ai obtenu en trois ans un CAP peinture. Et la troisième année, je ne pouvais pas commencer à travailler car je n’avais toujours pas de titre de séjour. Alors j’ai repris un CAP carreleur et, désormais, je suis carreleur. » Il ne lui a fallu que six mois pour maîtriser la langue, la lecture et l’écriture. Tout ça, dit-il, « c’est le courage du cœur qui te fait apprendre avec le cœur. » Le jour de l’obtention de son titre de séjour, il fait le tour de toutes les agences d’intérim aux alentours, CV sous le bras. « Attendre quatre ans et demi pour pouvoir travailler, c’est fou ! »

Une première entreprise l’embauche mais, au bout de quelques semaines, l’ambiance est intenable. Le midi, ses collègues veulent le forcer à manger du porc. Pour eux, ce ne sont « que des blagues », mais le soir et le week-end, il reçoit par messages des images de barbecues, de porc en train de griller. Face aux provocations et remarques racistes, il arrête. Peu de temps après, une nouvelle entreprise l’embauche, qu’il n’a pas quitté depuis. « Aujourd’hui, quand je réalise mon travail, plus personne ne vient vérifier qu’il est bien fait. On a confiance en moi et mes collègues sont formidables. Ce sont devenus des amis. »

« Donner à son tour »

Des jeunes arrivés mineurs, Nathalie en connaît quelques-uns, qu’elle a rencontrés lors de ses tournées bénévoles. Certains, à l’image de Khal Muhamad, donnent aujourd’hui de leur temps pour aider l’association Salam, qui organise une fois par semaine des distributions de nourriture sur les campements de Grande-Synthe (Nord). « Le bénévolat prend la place du service public, pointe la volontaire, et ça arrange tout le monde d’avoir des salariés gratuits qui se mettent au service des autres. » Khal Muhamad se souvient du temps où il était sur la route : « J’étais content de trouver à manger quand j’avais faim ou un pull quand j’avais froid. J’ai traversé tout ça. C’est normal de donner à mon tour. »

« Donner à son tour. » Cette phrase revient souvent dans la bouche des amis de Khal Muhamad, les joueurs afghans de l’équipe de cricket de Saint-Omer, le Soccs (Saint-Omer Cricket Club Stars). Nomani, lui aussi arrivé mineur, s’est pourtant vu refuser par deux fois sa demande d’asile. « C’est frustrant. Depuis six ans, je parle français, je suis prof de cricket le samedi pour les enfants de la ville, je suis investi, j’ai suivi des études, mais je ne peux pas travailler. » Après le second refus, pour ne pas être expulsé, il rate son baccalauréat afin de prendre une année de plus. Cette année, son contrat jeune majeur prendra fin et il ne sait pas comment la France, le pays dans lequel il inscrit sa vie, lui permettra de poursuivre son parcours.

A quelques dizaines de kilomètres de là, à Calais, le photojournaliste afghan Abdul Saboor se souvient, lui aussi, de son investissement auprès des associations. « Quand je suis arrivé en Europe, en Serbie précisément, j’ai rejoint la No Name Kitchen pour préparer des repas alors que j’étais moi-même sur le chemin. » Celui qui documente aujourd’hui la situation à Calais et à Grande-Synthe a aussi donné de son temps à l’Auberge des migrants, dans le Nord. « Quand on est passé par cette situation, il est impossible de rester inactif. Que ce soit des repas ou des photos, on espère tous que notre travail va changer les choses. » Son petit frère aussi est bloqué en Turquie depuis des semaines, alors que le président Erdogan a promis de mettre un « coup d’arrêt » aux passages de réfugiés vers l’Europe par la construction, dans l’est de son pays, d’un immense mur de béton

Au 27 août, la France avait organisé le rapatriement de près de 3 000 personnes depuis l’aéroport International Hamid-Karzai de Kaboul. Khal Muhamad, comme Abdul, s’interroge : « Pourquoi l’Europe n’aide-t-elle pas ceux à ses frontières et ceux déjà ici, quand elle rapatrie chaque jour des gens depuis l’Afghanistan ? »

 


(1) Les prénoms ont été modifiés.

Auteur

  • Louis Witter

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